jeudi 10 décembre 2015

Peut-on lire William Blake ?


William Blake
Planche 10 du Livre de Job


Il faut du temps pour pénétrer la cosmogonie de Blake ; longtemps, je n'ai pas perçu la résonance entre la distinction monde naturel / monde de la Nature (Patočka) et la Nature chez Blake comme création Urizénienne et donc mauvaise (quoique promise, comme le reste, à la rédemption) ; le monde de Beulah n'est ni la Nature ni le monde éternel de ce qui est, plus exactement, il n'est pas toute la Nature mais une part, fragile, privilégiée et d'accès rare, de celle-ci qui ouvre à la Vision. J'ai longtemps raté cela.

Mais comment peut-on lire Blake, au sens le plus "physique" du terme ; comment, sans le trahir, lire dans un livre, pire encore, sur écran, les œuvres d'un poète-peintre-graveur qui de son temps déjà menait la critique de la Technique (magie d'Urizen) et mettait ses actes en conformité avec ses pensées au point de refuser l'imprimerie et de passer par la gravure (images et textes, d'ailleurs intimement mêlés) pour diffuser ses œuvres ?

(Sur Blake, voir Henri Lemaître, William Blake - Vision et Poésie, Corti, 1985)

jeudi 3 décembre 2015

Libertés surveillées -- Gérald Godin (1938 - 1994)










Quand les bulldozers d'Octobre entraient dans les maisons
à cinq heures du matin
Quand les défenseurs des Droits de l'Homme
étaient assis sur les genoux de la police
à cinq heures du matin
Quand les colombes portaient fusil en bandoulière
à cinq heures du matin
Quand on demande à la liberté de montrer ses papiers
à cinq heures du matin
il y avaient ceux qui pleuraient en silence
dans un coin de leur cellule
il y avait ceux qui se ruaient sur les barreaux
et que les gardiens traitaient de drogués
il y avait ceux qui hurlaient de peur la nuit
il y avait ceux qui jeûnaient depuis le début
Quand on fait trébucher la Justice
dans les maisons pas chauffées
à cinq heures du matin
Quand la raison d'état se met en marche
à cinq heures du matin
il y en a qui sont devenus cicatrices
à cinq heures du matin
il y en a qui sont devenus frisson
à cinq heures du matin
il y a ceux qui ont oublié
il y a ceux qui serrent encore les dents
il y a ceux qui s'en sacrent
il y a ceux qui veulent tuer

 



(in Libertés surveillées, Éditions Parti-pris, 1975)