jeudi 10 décembre 2015

Peut-on lire William Blake ?


William Blake
Planche 10 du Livre de Job


Il faut du temps pour pénétrer la cosmogonie de Blake ; longtemps, je n'ai pas perçu la résonance entre la distinction monde naturel / monde de la Nature (Patočka) et la Nature chez Blake comme création Urizénienne et donc mauvaise (quoique promise, comme le reste, à la rédemption) ; le monde de Beulah n'est ni la Nature ni le monde éternel de ce qui est, plus exactement, il n'est pas toute la Nature mais une part, fragile, privilégiée et d'accès rare, de celle-ci qui ouvre à la Vision. J'ai longtemps raté cela.

Mais comment peut-on lire Blake, au sens le plus "physique" du terme ; comment, sans le trahir, lire dans un livre, pire encore, sur écran, les œuvres d'un poète-peintre-graveur qui de son temps déjà menait la critique de la Technique (magie d'Urizen) et mettait ses actes en conformité avec ses pensées au point de refuser l'imprimerie et de passer par la gravure (images et textes, d'ailleurs intimement mêlés) pour diffuser ses œuvres ?

(Sur Blake, voir Henri Lemaître, William Blake - Vision et Poésie, Corti, 1985)

jeudi 3 décembre 2015

Libertés surveillées -- Gérald Godin (1938 - 1994)










Quand les bulldozers d'Octobre entraient dans les maisons
à cinq heures du matin
Quand les défenseurs des Droits de l'Homme
étaient assis sur les genoux de la police
à cinq heures du matin
Quand les colombes portaient fusil en bandoulière
à cinq heures du matin
Quand on demande à la liberté de montrer ses papiers
à cinq heures du matin
il y avaient ceux qui pleuraient en silence
dans un coin de leur cellule
il y avait ceux qui se ruaient sur les barreaux
et que les gardiens traitaient de drogués
il y avait ceux qui hurlaient de peur la nuit
il y avait ceux qui jeûnaient depuis le début
Quand on fait trébucher la Justice
dans les maisons pas chauffées
à cinq heures du matin
Quand la raison d'état se met en marche
à cinq heures du matin
il y en a qui sont devenus cicatrices
à cinq heures du matin
il y en a qui sont devenus frisson
à cinq heures du matin
il y a ceux qui ont oublié
il y a ceux qui serrent encore les dents
il y a ceux qui s'en sacrent
il y a ceux qui veulent tuer

 



(in Libertés surveillées, Éditions Parti-pris, 1975)

 

mercredi 18 novembre 2015

De l'Aurore -- Maria Zambrano (1904 - 1991)

S'il y a une voix très singulière parmi les philosophes, c'est celle de Maria Zambrano ; est-ce le manque lancinant de l'exil (elle passe les Pyrénées en janvier 1939 et ne reviendra en Espagne qu'en 1984) qui donne à sa parole ce côté aérien, proprement insaisissable, précédant toujours le lecteur de quelques pas, toujours visible, jamais rattrapée, jamais fixée, toujours un peu ailleurs, guidant le lecteur comme dans un jeu d'enfants ?

"Quand je lis Maria, je l’entends. C’est une voix liquide, qui n’avance pas en ligne droite mais en serpentant entre des pauses et des hésitations, comme si elle cherchait à éviter des obstacles invisibles. Une voix qui invente son chemin plus qu’elle ne le cherche. Soudain, la matière verbale cesse de couler et elle se concentre sur une phrase qui s’élève de la page comme un jet de lumière." écrivait Octavio Paz dans son hommage à Maria Zambrano, titré « Una voz que venía de lejos », une voix qui vient de loin.





SACRIFICE ET RAISON

L'aurore fait sentir, lorsque le soleil est prêt à paraître, qu'elle vient de quelque lointain sacrifice dont cet astre est l'unique gage. D'un acte inaccessible dont un absolu inconcevable a découlé. Un être sans raison. La Raison ne serait-elle pas le premier terme du sacrifice : la raison même, nullement sacrificielle, et donc jamais solitaire ? La Raison jamais seule, jamais solitaire, en seule présence. Invisible par définition, par grâce, et qui peut comme la lumière se répandre, à moins qu'elle ne se déverse avec mesure, mesurée et mesurante. Du délire sacrificiel, c'est elle qui nous est restée, fille, plutôt que fils, du sacrifice. Fille sans corps. Là où le corps apparaît il est signe de sacrifice, d'un sacrifice accompli et muet dans les pierres, dans certaines d'entre elles qui s'imposent au regard et arrêtent le pas et la pensée. Que font-elles désormais si ce n'est être, être seulement matière à l'inexplicable forme, témoin d'un combat et d'une consomption inaccessible, comme le foyer de l'aurore ? De même aussi le sable auquel la pierre dévorée par vents et soleils est mêlée ; et l'imperceptible, l'immédiat firmament qui enveloppe la terre. Et le ciel invisible diffusant du sein de cet "autre chose" son microscopique message, avis indiscernable et signal qui brille jusqu'en l'opacité.

L'opacité de ce foyer du sacrifice inaccessible d'où l'aurore, telle alors une déesse, fait parfois sentir qu'elle vient, est le fond sur lequel elle demeure peinte. C'est le fond indispensable à la peinture, à ce qu'a de pictural l'univers que nous voyons. Orbis pictus. Il se présente dès que le regard s'arrête, car c'est ce fond inaccessible qui lui permet de s'arrêter : son jaillissement s'y reflète et se réveille dans le simple arrêt de l'être devant la pierre, dépôt, témoin de l'inaccessible sacrifice. Maintenant il agit de façon positive, comme la possibilité de la vision, puisque, comme toute possibilité, il devient à la fois rectification d'une sentence et sa mise à profit, à moins que ne survienne, telle l'aurore, le non-accomplissement de cette fatalité.

Ce qui se produit, certes, avec toute la pureté possible aux événements humains, c'est l'éclosion aurorale, toujours aimantée par l'inconcevable liberté, à condition qu'on ne commette pas l'erreur de l'élever au rang de déesse - la dernière chose qu'elle voudrait être.

En effet, les dieux se présentent aussi sur fond opaque : la transparence est la promesse qu'ils ne peuvent tenir et proposent d'autant plus qu'ils se rapprochent de l'état de véritables dieux - non de vrais dieux, mais de dieux véritables. Offrir la vision au-delà d'eux-mêmes ; dissiper l'opacité est ce qui est le fond de cette vision - de l'aurore -, et faire que l'univers cesse d'être peint et l'homme même, inépuisablement, interminablement peint en lui ; ce qui dans un domaine pictural irrécusable donnerait une peinture qui se nie elle-même et s'efface jusqu'à faire oublier ce qu'elle est.

Or la raison, qui est tout sauf déesse, est divine, certes, au point de cesser d'être visible, de cesser d'exister, transformée en orbite qui n'emprisonne pas et qui soutient sans trop le faire entendre, tant soit peu invisible dans son va-et-vient, pénétrant tout sans être remarquée ; ce qu'elle n'a pu faire jusqu'ici que bien rarement et, lorsqu'elle l'a fait sans rencontrer n accueil enthousiaste. Car la Raison, qui n'est pas une déesse, n'est pas non plus invulnérable ni insensible à ce qui est humain. Et ce qui est humain, plus que les dieux, demande sacrifice.




in Maria Zambrano, De l'Aurore, traduit par Marie Laffranque, L'éclat/poche, 2015 (pour l'édition en poche)

Pitoyable lecteur de l'espagnol, j'espère un jour mettre la main sur une traduction française de La tumba de Antigona ...


lundi 16 novembre 2015

Weltende -- Else Lasker-Schüller (1869 - 1945)




Es ist ein Weinen in der Welt,
Als ob der liebe Gott gestorben wär,
Und der bleierne Schatten, der niederfällt,
Lastet grabesschwer.

Komm, wir wollen uns näher verbergen…
Das Leben liegt in aller Herzen
Wie in Särgen.

Du! wir wollen uns tief küssen -
Es pocht eine Sehnsucht an die Welt,
An der wir sterben müssen.

(1917)

mercredi 4 novembre 2015

Marathon !


à vous de voir :



interview des organisateurs, ici

mardi 15 septembre 2015

Les Müller - Une dynastie allemande -- Walter Mehring (1896 - 1981)


Petit rappel des destinées de ce livre


Quand par hasard, en 1934, le manuscrit de ce livre parvint à la connaissance du Pr Ernst Karl Winter, alors premier adjoint au maire de la ville de Vienne, celui-ci prit spontanément la décision de le publier à l'imprimerie de ses éditions Gsur, qui fabriquait ses pamphlets polémiques et cinglants, violemment combattus, fondés sur une théologie socialiste.

Trois mois tout juste après la parution, l'ambassadeur d'Allemagne, M. von Papen, exigeait au nom du gouvernement du Reich qu fût saisi et détruit ce "méchant ouvrage" qui représentait "un outrage prémédité à la conscience aryenne de la race et une grossière altération de l'histoire germanique".

Un beau matin, avant l'ouverture des bureaux, l'auteur responsable du texte fut assigné, par le chef de la presse autrichienne, M. le Ministre Ludwig, à comparaître à la chancellerie : "Notre gouvernement se voit malheureusement contraint de faire confisquer votre petit ouvrage, que soit dit en passant j'ai lu avec grand plaisir, afin de prévenir des mesures plus graves, à savoir le transfert de votre précieuse personne auprès des autorités du Grand Reich".

Quatre ans plus tard, après l'Anschluss, brutale annexion de la Marche orientale, le ministre Ludwig fut fait prisonnier avec un grand nombre d'autres collègues ; Ernst Karl Winter fut condamné à l'exil avec sa famille qui comptait dix têtes ; son auteur fut poursuivi par un mandat d'arrêt ; il eut cependant la chance de réussir, au poste frontière autrichien de Feldkirch, une tentative d'évasion pour échapper aux mains de la Gestapo ...

La présente édition restitue sans changements la version originale que le Pr Ernst Karl Winter, décédé depuis lors, avait eu le temps de vérifier.

Car bien que le commentateur de cette "chronique familliale", plus vieux des vingt-six années de catastrophes historiques vécues par lui, considère maintenant que bien des passages auraient besoin d'être complétés, il ne désire pas rajouter de pièces après coup ; ni tenter d'en imposer au lecteur par une apparente actualisation qui, dès demain, sera une fois de plus lamentablement dépassée.



Ascona, avril 1960


Je n'avais pas pensé à ce livre drolatique du temps des débats sur l'identité nationale mais ce temps consternants n'ayant pas vraiment passé, il reste d'actualité !
Car les Müller aussi ont eu des ancêtres sous Charlemagne ... et même au temps de Tacite, non mais ! Ce qui fait de leur généalogie la plus agréable façon de réviser l'histoire de l'Allemagne. De réviser sa littérature aussi, tant on y voit circuler de personnages classiques dans des situations assez différentes de celles où les auteurs les ont placés : ceux de Die Hermannsschlacht, par exemple, que Kleist avait déjà piqué à Tacite, mais on voit aussi passer un cornette dont la mort est nettement moins glorieuse que celle de l'ancêtre de Rilke !


Traduit par Hélène Belletto dans la collection "Pavillons" de Robert Laffont, 1982. 

De la version originale, j'avais conservé une impression plus forte d'une suite de pastiches (de la poésie scaldique au roman romantique) mais ce n'est qu'un vieux souvenir et je n'ai pas été vérifier.


Un petit extrait aux couleurs d'actualité :



Tandis que le fils aîné de Wolf reprenait le métier de cocher déjà exercé par son père, héritant également de sa grossièreté et de son ivrognerie, le second, qui était en même temps le plus jeune des enfants, acquit des connaissances linguistiques et des manières civiles, grâce à son mariage. Le vieux avait autrefois ramené un curieux chargement : des réfugiés français que par un jour d'hiver glacé il avait ramassés morts de froid au bord de la route avec tout leur saint-frusquin, des huguenots de la ville de Paris : l'homme, la femme et leur fille. Ils restèrent quinze jours logés chez les Müller, où la femme mourut d'épuisement. Un monde nouveau avait pénétré avec eux dans le petit village du Brunswick. Les récits des étrangers firent naître dans la tête des Müller l'image grotesque d'un centre de dissipation orientale, de vices babylonesques et de cruauté pharaonique. Le vieux huguenot Letellier, qui avec le zèle le plus opiniâtre avait remis sur pied son entreprise parisienne, une bonneterie, soir après soir fumait tranquillement une longue pipe d'argile, assis auprès de la cheminée des Müller ; à côté de lui, Modeste, sa fille : jolie, un peu forte, mais que les braves gens trouvaient cependant infiniment gracieuse ; elle comprenait juste assez d'allemand pour servir d'interprète quand son père, à l'infini, décrivait leur fuite - cachés entre les balles d'étoffe d'un cargo, les nuits passées dans la forêt, détroussés par des aubergistes, rejetés par toutes les autorités, évités de tout un chacun -, racontait les affres des malheureux privés de leurs droits. Eberhardt, le second fils, la regardait fixement tandis qu'elle s'efforçait de rassembler ses mots, la considérant comme une fée merveilleuse ; il imitait chacun de ses mouvements, craignant sans cesse de commettre une maladresse ; en secret, il potassait le français.





De Mehring, qui fut des fondateurs de Dada à Berlin, on peut aussi lire, La bibliothèque perdue - Autobiographie d'une culture, traduit par Gilberte Marchegay, aux Belles Lettres (2014)


mardi 8 septembre 2015

Die ersten beiden Sätze für ein Deutschlandbuch -- Johannes Bobrowski


Als die ersten Nachrichten von den Massenmorden an Juden in die Stadt gelangten und jedermann meinte, sie seien übertrieben, so schlimm könne es ja wohl nicht sein, und jeder dennoch ganz genau wußte, daß sich das alles tatsächlich so verhielt, daß keine noch so ungeheuren Zahlen, keine noch so gräßlichen Methoden und raffinierten Techniken, von denen man hörte, übertrieben waren, daß wirklich alles so sein mußte, weil es gar nicht anders sein konnte, und daß es längst nicht mehr die Zeit war, davon zu reden, ob es nicht doch noch andere, mildere, menschlichere Verfahren gegeben hätte, Ausweisungen ja wohl nicht mehr, jetzt im Kriege, aber doch garantierte Reservationen, mit Eigenverwaltung undsoweiter, als das völlige Schweigen an der Reihe war, als man sich selber schon hinweggeschwiegen hatte, wer weiß wovon und wer weiß wohin, gegen nichts mehr einen Widerspruch aufsteigen spürte, nur so daherredete, zwischen einem nachlässig stilisierten Witz und dem feierlich-feuchten Gefühl, in einen Schicksalskampf von mythischem Rang einbezogen zu sein, wider Willen, zugegeben, als es so weit war mit denen, die frei herumliefen in Deutschland und frei herumlebten, unter den erschwerten Bedingungen des Krieges, zugegeben, als sie so weit gekommen waren, - was nichts heißen soll, denn so weit waren sie ja dann wohl schon seit je gewesen, wenn es jetzt so gut klappte, als es also war wie schon immer, als das so war, läuteten die Glocken - für gar nichts besonderes: die Hochzeit eines Hirnverletzten, dem man in Anbetracht seiner militärischen Auszeichnungen diesen Wunsch nicht hatte abschlagen können, eines garnisonsverwendungsfähig geschriebenen, aber für die nächsten Jahre vorerst beurlaubten Oberleutnants der Pioniere, mit einer Krankenschwester namens Erika, die ihn im Sanatorium vom Fensterkreuz, an dem er sich aufgeknüpft, mit eigner Hand abgeschnitten hatte und die er am Abend der Hochzeit noch erwürgte, in einem sogar vermuteten Anfall von Geistesgestörtheit, was auch nichts heißt, denn geistesgestört zu sein war ohnehin sein behördlicher Zustand gewesen seither, das heißt seit zwei Jahren, seit seiner Verletzung. 

Das eine also seit zwei Jahren, das andere seit wann?

(in Johannes Bobrowski, Gesammelte Werke, Deutsche Verlags-Anstalt, München, 1998)



Je ne connais pas de traduction française de ce texte de 1964, mais une traduction anglaise trouvée ici :


 
The first two sentences for a book on Germany


When the first news of the mass murders of Jews reached the town and everybody was of the opinion that this was exaggerated, since it could never have been as bad as that, and yet everybody knew quite well that all of this was real, that none of those immense figures, none of those gruesome methods and refined techniques which one had heard about were exaggerated, that all of this had really taken place, since it could on no account have been otherwise, and that it was therefore no longer possible to discuss whether there might not have been milder, more humane ways, perhaps no longer banishment, now during the war, but rather guaranteed reserves with self-rule and so forth, when the time had come for utter silence, when one had already withdrawn into silence, away from who knows who and who knows what, feeling no longer a resentment rising up against anything, taking part only in superficial small talk, alternating between a casual stereotyped joke and an emotional-solemn feeling of being involved in an existential struggle of mythical proportions, against one’s own free will, this granted, when this stage had been reached by all those who were running around free in Germany and continuing with their free life, under the more difficult circumstances of war, this granted, when they had managed to come thus far – which does not say very much, because so far they had always managed to cope seeing that they had things pretty well under control by now, when thus everything was as it had always been, when this was the case, bells were ringing – for nothing out of the ordinary: for the wedding of a brain damaged man, who on account of his military decorations as chief lieutenant of the pioneer troops could not be denied this wish, having been declared fit for garrison duty but provisionally placed on leave for the next few years, and his bride, the nurse Erika, who with her own hands, had cut him loose when he tried to hang himself from a window frame in the Sanatorium, and whom he on the eve of his wedding day then strangled, apparently in a bout of mental disturbance, which also does not say much about his condition, because being mentally disturbed had been his official status in any case, that is for the past two years, after his injury.

This one then for the past two years, the other one since when ?




Les Allemands écriraient-ils la troisième phrase de ce livre de l'Allemagne ?

Les Mille et Une Nuits -- Miguel Gomes




Le manuscrit trouvé à Saragosse a enfin un rival au cinéma ! Et même trois car c'est de trois films qu'il s'agit ...




Allez voir, entre autres, un coq jugé pour tapage nocturne se défendre en racontant un roman d'amour épistolaire contemporain (donc en sms), sur fond d'incendies et d'élections locales dans un Portugal ravagé. Ou l'histoire de Dixie, le chien qui traverse et illumine trop brièvement la vie de ses maîtres successifs.




Et en prime une reprise de "Chaos is my life" (The Exploited, sur Fuck the system (2002)) !


"dem Chaos entkommen für den Zug eines Atems."











SAPPHO

Sappho, Freundin, Träume der Mädchen deine
Lieder : goldne Nägel im Bogentore 
dieser nacht, die dein war und die die unsre
ist und unendlich.

Gönnst dem Länderfremden an deines Verses 
Stufe eine Zeit, ein Verweilen ; sieh, er 
taumelt fort, dem Chaos entkommen für den 
Zug eines Atems.






SAPPHO

Sappho, amie, ces rêves de jeunes filles
tes chants : clous d'or dans le portail voûté
de cette nuit, qui fut tienne et qui est
nôtre et à l'infini.

Tu offres à l'étranger en errance, sur les marches
de ton vers, un instant, un séjour ; regarde, il
repart en titubant, sauvé du chaos
le temps d'un souffle.


(in Johannes Bobrowski, Ce qui vit encore,
traduit par Ralph Dutli et Antoine Jaccottet
Orphée/La Différence)

jeudi 6 août 2015

Les métamorphoses de la cité - Essai sur la dynamique de l'Occident -- Pierre Manent


Le cycle politique moderne a repris, amplifié et profondément transformé le cycle politique grec. Dans les deux cas, bien sûr, le vecteur de l'histoire politique est un vecteur de démocratisation. Mais dans les nations européennes modernes, à la différence de qui se passait dans les cités grecques, la confrontation entre le grand nombre et le petit nombre fut décisivement médiatisée par l'Un - c'est-à-dire par l’État, royal d'abord, républicain ensuite, mais toujours "monarchique". Cette interposition active de l’État eut des conséquences très profondes et qui ne sont pas épuisées. Le peuple cessa d'être le grand nombre pour devenir simplement tous. Sous l’œil de l'Un, tous devinrent peuple, tous furent égaux. L’État moderne signifie en l'imposant ce plan d'égalité sur lequel nous sommes installés depuis deux ou trois siècles - le plan des droits humains égaux, le plan de la condition humaine égale et semblable. Dès lors, aucun titre du petit nombre en tant que petit nombre ne peut plus être reçu : un argument politique ou moral, un argument humain n'est acceptable que s'il est généralisable ou universalisable. Il n'y a plus dès lors qu'un régime politique possible : la démocratie.

Devons-nous alors pleurer sur le sort du petit nombre ? Pas exactement. A la différence de ce qui se passait dans la cité grecque, les pauvres ne massacrent plus les riches qu’exceptionnellement (durant notre XIXe siècle, ce fut même plutôt l'inverse), et surtout les riches peuvent enfin devenir aussi riches qu'ils le désirent. Plus de lois somptuaires ! Comment cela s'est-il fait ? La vie sociale et politique, qui était jusqu'alors principalement vouée à distinguer et affirmer une version ou l'autre de la "vie noble", s'orienta vers le soulagement et l'amélioration générale de la condition humaine - the relief of man's estate, the bettering of human condition - par le travail de tous. Mais si la tâche de tous devient l’amélioration de la condition de tous, ou de la condition humaine générale, alors les différences de condition entre les hommes perdent de leur pouvoir organisateur. Il s'agit maintenant d'accumuler biens et services afin - selon l'expression frappante de Hobbes - de rendre à jamais sûre la route de notre désir futur. Or, ce fut la chance des riches, ou, si l'on veut, du petit nombre, qu'une telle accumulation n'a pas d'instrument plus efficace que le dispositif capitaliste résumé dans la société par actions. Vous vous en souvenez, celle-ci définit selon Aristote l'idée oligarchique - partielle et partiale, mais juste jusqu’à un certain point - de la cité. Eh bine, cette cité oligarchique triomphe utilement, sous la forme du capitalisme, à l'intérieur même de la démocratie. cette oligarchie industrielle n'est pas en tant que telle liée à un cadre politique particulier : son domaine naturel d'action, c'est le monde, le marché mondial. Bien entendu, conséquence de son inclusion dans la démocratie, cette oligarchie ignore la naissance : en est membre quiconque exerce des talents dont le marché a besoin.

Ainsi, dans le dispositif contemporain, la démocratie est sortie des limites de la cité, je veux dire de la nation. L'égalité triomphe dans cette démocratie illimitée où chacun est le semblable de chacun. Mais l'oligarchie est aussi sortie des limites de la cité, ou de la nation, et l'inégalité triomphe dans cette concurrence où il n'y a pas de limite au prix que nous sommes prêts à payer pour ceux que nous prisons. Bref, tous sont égaux, et chaque homme a son prix.

Le problème alors n'est pas précisément que la société soit trop égale, égale jusqu'à l'indifférenciation - même si cette critique "de droite" n'est pas sans argument -, ni qu'elle soit trop inégale - même si cette critique "de gauche" n'est pas non plus sans motifs. C'est plutôt que cette égalité et cette inégalité se déploient en deux affirmations parallèles qui enveloppent le monde humain tout entier, mais ne se rencontrent pour ainsi dire jamais, ou de moins en moins, puisqu'elles débordent de plus ne plus le cadre de tout dialogue significatif possible - le cadre proprement politique. Je voudrais conclure sur ce point.

Nous vivons tous aujourd'hui sous une double et contradictoire sommation : soyez aussi égaux que possible, toujours plus égaux, toujours plus semblables ; soyez aussi inégaux que vous le pouvez, toujours plus performants, toujours plus "chers". Or ces deux modes de l'humanité - ce n'est pas sans raison que j'emploie le langage spinoziste - ne trouvent plus de dispositif politique - forme et régime - capable de les mélanger dans la bonne proportion. Ils ne se mêlent que dans le sujet individuel qui, je viens de le dire, est en permanence sommé d'exhiber les signes de son égalité comme de son inégalité. Compatissant et compétitif, tel est le héros de notre temps. Être compatissant mais compétitif, être compétitif mais compatissant, tel est le double impératif catégorique sous lequel nous nous efforçons d'avancer.

Or, la pression de cet impératif forme-t-elle un type humain vraiment achevé, ou du moins suffisamment défini pour donner une forme, ou une physionomie, à l'humanité démocratique contemporaine ? La plupart des types humains antérieurs reposaient sur la division sociale qu'ils transfiguraient. Leur disposition morale était à la fois le raffinement et la correction d'une division sociale. le maître, éduqué à la grandeur, corrigé par la justice ou l'humanité, devenait le patricien digne et capable de gouverner, il pouvait même devenir simplement le magnanime. Le serviteur, éduqué à l'obéissance, redressé par la fierté, devenait le citoyen digne et capable d'avoir part au gouvernement, il pouvait même simplement devenir l'homme juste, ou l'homme moral. Ces notations sont excessivement sommaires. Ce que je veux dire, c'est que l'égalité comme l'inégalité n'entraient dans la composition de notre être moral qu'en tenant compte explicitement l'une de l'autre et de deux manières : en se définissant l'une contre l'autre, et en se laissant corriger l'une par l'autre. Désormais, égalité et inégalité se trouvent détachées de ce conditionnement réciproque, et sont donc affirmées inconditionnellement : elles réclament l'être humain tout entier, se proposant l'une comme principe d'identification, l'autre comme principe de différenciation. L'individu est certes délivré de la nécessité d'être maître ou serviteur, de la confrontation éprouvante du petit nombre et du grand nombre, mais il est traversé par le contraste déchirant entre une égalité éperdue et une inégalité illimitée.



(in Pierre Manent, Les métamorphoses de la cité - Essai sur la dynamique de l'Occident, Champs Flammarion, 2010)

jeudi 30 juillet 2015

jeudi 23 juillet 2015

Incident -- Natasha Trethewey





We tell the story every year—
how we peered from the windows, shades drawn—
though nothing really happened,
the charred grass now green again.
 
We peered from the windows, shades drawn,
at the cross trussed like a Christmas tree,
the charred grass still green. Then
we darkened our rooms, lit the hurricane lamps.
 
At the cross trussed like a Christmas tree,
a few men gathered, white as angels in their gowns.
We darkened our rooms and lit hurricane lamps,
the wicks trembling in their fonts of oil.
 
It seemed the angels had gathered, white men in their gowns.
When they were done, they left quietly. No one came.
The wicks trembled all night in their fonts of oil;
by morning the flames had all dimmed.
 
When they were done, the men left quietly. No one came.
Nothing really happened.
By morning all the flames had dimmed.
We tell the story every year.



in Natasha Trethewey, Native Guard (Mariner Books, 2007)

samedi 4 juillet 2015

Credo -- Aaron Siskind (1903 - 1991)






Aaron Siskind
Jerome, Arizona
 



Quand je fais une photographie, je veux qu’elle soit un objet entièrement nouveau, complet et indépendant dont la condition fondamentale soit l’ordre (à la différence du monde des événements et des actions donc la condition permanente est le changement et le désordre).

Faire une photographie est une entreprise qui peut en termes simples être décrite comme consistant en trois éléments : le monde objectif (dont la condition permanente est le changement et le désordre), la feuille de papier sur laquelle l’image sera réalisée, et l’expérience qui les réunit. Tout d’abord, et j’y insiste, j’accepte le caractère plan de la surface de l’image comme le principal plan de référence de l’image. L’expérience elle-même peut être décrite comme une totale absorption dans l’objet. Mais l’objet répond seulement à un besoin personnel et aux exigences de l’image. Ainsi, les rochers sont des formes sculptées ; une section de fer forgé ornementé, un surgissement de formes rythmiques ; des fragments de papier collés au mur, une bribe de conversation. Et ces formes, totems, masques, figures, contours, images doivent à la fin prendre leur place dans le champ tonal de l’image et se conformer strictement à l’espace qui les environne. L’objet a pénétré dans l’image en un sens ; il a été photographié directement. Mais il est souvent méconnaissable ; car il a été retiré de son contexte habituel, séparé de ses voisins familiers et forcé à des relations nouvelles.

Quel est le sujet de ce monde apparemment très personnel ? On a suggéré que ces formes et images sont des personnages souterrains, des habitants du vaste royaume commun des souvenirs qui ont plongé en-dessous de la conscience et de son contrôle. C’est possible. Le degré d’engagement émotionnel et la somme d’association libre avec la matière photographiée pousseraient dans cette direction. Néanmoins, je dois souligner que mon propre intérêt est immédiat et dans l’image. Ce dont j’ai conscience et ce que je ressens est l’image que je fais, la relation de cette image à d’autres que j’ai faites et, plus généralement, sa relation à d’autres dont j’ai eu l’expérience.


vendredi 26 juin 2015

Déjà plus -- Vladimir Holan



Les roses ! Les voici ! Mais
elles ne te disent plus rien - 
et c'est la fin. Fin de quoi ?
Déjà d'après l'ombre
du fond d'une haine profonde
l'amour monte. Vers où ?

L'âme ne questionne pas, elle répond
de par son inexistence.
Et il ne reste plus alors que la terre
et son rythme ... Mais le monde
est sans histoire ...






A la mémoire de mon père (1933 - 2015)

vendredi 19 juin 2015

Zugehörig -- Ilse Aichinger


Meine Schwarzen,
die ich weiden sehe,
die für mich davonweiden
ins Holz, in die Algen,
meine Tiere,
die mich hindern
zu bestehen,
die entzwei reiten,
was kommt,
die das kennen,
weil sie meine sind
und sonst nichts.





Harfang des neiges





Appartenance

Mes noirs
que je vois paître
qui partent, en paissant pour moi,
dans le bois, dans les algues,
mes animaux,
qui m'empêchent
d'exister,
dont la chevauchée brise
ce qui arrive,
qui connaissent cela,
parce qu'ils sont miens
et rien d'autre.



(in Ilse Aichinger, Le jour aux trousses, traduction de Rose-Marie François, Orphée / La Différence)

mercredi 3 juin 2015

Možná -- Vladimír Holan


Kali




Možná že současnosti
v celém rozsahu
jed jenom o obrys.
Možná že byla už
před stvořením sveta
a uvádí teď v pohyb přítomnost.
Ale ovšem že při zrychlené úzkosti,
úzkosti z nejistoty,
může jít také okamžitou nepřestnost ...





Peut-être

Peut-être l'actualité
dans toute son étendue
ne se soucie-t-elle que du tracé.
Peut-être fut-elle déjà
avant la création du monde
la même qui donne maintenant le branle au présent.
Cela dit, l'angoisse venant à s'accélérer
- d'incertitude, angoisse -
peut-être aussi ne s'agit-il que de l'imprécision d'un instant ...




in Vladimir Holan, Pénultième, traduit par Erika Abrams, Orphée / La Différence, 1990




d'incertitude, angoisse ... pas évident que cela fasse immédiatement sens pour qui ne lit que la traduction française ; pourtant comment respecter et le sens et la brièveté de úzkosti z nejistoty, littéralement "l'angoisse qui provient de l'incertitude" ?

mardi 2 juin 2015

Redonnez-leur ... -- René Char




Microphotographie (FIM) d'un cristal d'indium






Redonnez-leur ce qui n'est plus présent en eux,
Ils reverront le grain de la moisson s'enfermer dans l'épi et s'agiter sur l'herbe.
Apprenez-leur, de la chute à l'essor, les douze mois de leur visage,
Ils chériront le vide de leur cœur jusqu'au désir suivant ;
Car rien ne fait naufrage ou ne se plaît aux cendres ;
Et qui sait voir la terre aboutir à des fruits,
Point ne l'émeut l'échec quoiqu'il ait tout perdu.



L'avant dernier poème du recueil Les loyaux adversaires, in René Char, Fureur et mystère, Poésie / Gallimard ; la relecture de Raptus me l'a opportunément remis en mémoire ; voici la traduction anglaise par Mary Ann Caws que Joanna Klink donne en note du poème Half Omen Half Hope :



Restore to them what is no more present in them,
They will see again the harvest grain enclosed in the stalk and swaying on the grass.
Teach them, from the fall to the soaring, the twelve months of their face,
They will cherish their emptiness until their heart's next desire ;
For nothing is shipwrecked or delights in ashes ;
And for the one who can see the earth's fruitful end,
Failure is of no moment, even if all is lost.




in René Char, Selected poems, édité par Mary Ann Caws et Tina Jolas, New Directions, 1991

L'occasion de renvoyer à quelques traductions disponibles en ligne (dont celle, vraiment impressionnante, de Igitur ...) de cette grande traductrice de la poésie française.




lundi 1 juin 2015

"La Science est politiquement neutre, même lorsque quelqu'un la laisse par mégarde tomber sur Hiroshima." -- Roger Godement


Cette phrase est extraite de la quatrième de couverture de Science Technologie Armement , disponible en ligne.

Voir aussi ici, sur le site de Roger Godement, pour d'autres textes de la même veine.

Est-ce moi, ou ne voit-on plus guère ce genre d'attitude ?


mardi 26 mai 2015

Post-scriptum -- Georges Séféris





Duch




Mais ils ont des yeux tout blancs, sans cils,
Et des mains frêles comme des joncs.

Seigneur, pas avec eux. J'ai connu
Les voix des enfants à l'aube
Sur les pentes vertes qu'ils dévalaient
Aussi joyeux que des abeilles ou que
Des papillons multicolores.
Seigneur, pas avec eux, leur voix
Ne sort même pas de leurs lèvres,
Elle reste collée aux dents jaunes.

La mer t'appartient et le vent
Avec un astre suspendu au firmament ;
Seigneur, ils ne savent pas que nous sommes,
Seulement ce que nous pouvons être,
Soignant nos plaies avec des herbes
Recueillies sur les pentes vertes,
Ici, tout près, non là-bas.
Et que nous respirons comme nous le pouvons
Avec une prière timide chaque matin
Qui parvient du rivage, cheminant
Dans les failles de la mémoire.
Seigneur, pas avec eux. Que ta volonté soit faite autrement.

11 Septembre 1941





in Georges Séféris, Poèmes 1933-1955 suivi de Trois poèmes secrets, traduit par Yves Bonnefoy, Poésie / Gallimard 


jeudi 7 mai 2015

Le poème que Joanna Klink n'a pas écrit


For it is not we who "know" ; it is rather a certain condition 
     in which we happen to be , that "knows".

Whatever the landscape had of meaning appears to have 

     been abandoned,
unless the road is holding it back, in the interior
where we cannot see.

Love the World - and stay inside it.

Now let us issue from the darkness of solitude.






Les quatre exergues des recueils de Joanna Klink, dans leur ordre de parution :

Kleist, On the gradual fabrication of thoughts while speaking
Elizabeth Bishop, Cape Breton
Charles Olson, The Maximus Poems, III
Virginia Woolf, The Waves

What is (War) -- Joanna Klink


Ce qui est (La guerre)



And if all those who meet or even
hear of you become witness to what you are -

Et si tous ceux qui passent ou seulement
en entendent parler se témoignaient de ce que tu es -

a white country of blight beneath the last snows of
spring. Could we remain quiet on earth

une blanche étendue de ruines sous les dernières neiges du
printemps. Pourrions-nous rester tranquilles sur terre

and bear it, the war we make inside
what is - it's a long time to be here, to be still,

et supporter cela, la guerre que nous menons au-dedans
de ce qui est - il faut du temps pour être ici, pour rester immobile,

to feel the rot inside now - bone-scrap, char, sheets of stars
at the edge of a field where we are once again

pour sentir la pourriture au-dedans maintenant - carcasse, charbon, pluie d'étoiles
à la lisière d'un champ où nous sommes à nouveau

taken from ourselves. Could we remain here,
witness to grief, one last bright dire call-and-reply,

arrachés à nous-mêmes. Pourrions-nous rester ici,
témoins de la douleur, un dernier appel désespéré,

each bird song or siren extinguished where some
trueness abides, some portion we have lost our right

chaque chant d'oiseau ou sirène étouffé là où quelque 
part de pureté subsiste, que nous avons perdu le droit

to claim or know. It comes into any mind that would
percieve it, leaf-rot, speech-rot, the deliberate ribcage

de réclamer ou de connaître. Cela vient à l'esprit de quiconque
percevrait cela, corruption des feuilles, corruption du langage, le poitrail farouche

of the deer, these abrupt chalk cliffs over which
the confused animals fling themselves, and you,

du cerf, ces abruptes falaises de calcaire par dessus lesquelles
se jettent les animaux affolés, et toi,

obscure, receive no response that is not suffered
as the days grow long and distortions

obscure, ne reçoit de réponse que douloureuse
à mesure que les jours s'allongent et que les dévastations

come to seem the natural course of things -
what trees whose creatures stray into space -

viennent à sembler le cours naturel des choses -
où sont les arbres dont les hôtes errent dans l'espace -

and they find they cannot land though the eyelid
struggles open - no answer, no resolution -

et ne voient nulle part où se poser malgré leur paupière
écarquillée - pas de réponse, pas de résolution -

a window opened to the mute green world,
weedy and driftless, a wind drilling rain, dirt,

une fenêtre ouverte sur le monde vert et muet,
herbeux et inutile, un vent qui troue la pluie, la boue,

the parameters of uncertainty, of hope,
what we might be against what we have done,

les paramètres de l'incertitude, de l'espoir,
ce que nous pourrions être contre ce que nous avons fait,

bees crawling through the lips of the one
who would say the earth turned into sour flesh

abeilles sortant des lèvres de qui
dirait la terre changée en chair putride -

What strange rooms, what soundless movement of the sky
over desert where the flesh again is beaten

Quels espaces étranges, quel silencieux mouvement du ciel
au-dessus du désert où la chair est de nouveau mortifiée

and the emptiness extends itself while some old man
looks on, a raptor in waiting, the sand-field

et le vide s'étend tandis qu'un vieil homme
regarde, un rapace en vol stationnaire, le champ de sable

around them blown thinly toward sun - no longer
ourselves in the afternoons, evenings,

autour d'eux soufflé en poussière vers le soleil - aliénés
à nous-mêmes les après-midis, les soirs,

weak, vague, clutched at the mouth -
because we did nothing, because we lost count.

faibles, vagues, pris à la bouche -
parce que nous n'avons rien fait, parce que nous avons laissé filer.





Exploitation des sables bitumineux, Alberta, Canada


Fracking Montana ...



(in Joanna Klink, Raptus, Penguin Poets, 2010)