dimanche 30 novembre 2014

Le jugement originel -- André Breton et Paul Eluard


L'Immaculée Conception
illustration de Salvador Dali


Ne lis pas. Regarde les figures blanches que dessinent les intervalles séparant les mots de plusieurs lignes des livres et inspire-t-en.

Donne aux autres ta main à garder.

Ne te courbe pas sur les remparts.

Reprends l'armure que tu as quittée à l'âge de raison.

Mets l'ordre à sa place, dérange les pierres de la route.

Si tu saignes et que tu es homme, efface le dernier mot de l'ardoise.

Forme tes yeux en les fermant.

Donne aux rêves que tu as oubliés la valeur de ce que tu ne connais pas.

J'ai connu trois lampistes, cinq garde-barrières femmes, un garde-barrière-homme. Et toi ?

Ne prépare pas les mots que tu cries.

Habite les maisons abandonnées. Elles n'ont été habitées que par toi.

Fais un lit de caresses à tes caresses.

S'ils frappent à ta porte, écris tes dernières volontés avec la clé.

Vole le sens au son,il y a des tambours jusque dans les robes claires.

Chante la grande pitié des montres. Évoque toutes les femmes debout sur le cheval de Troie.

Ne bois pas d'eau.

Comme la lettre l et la lettre m, vers le milieu tu trouveras l'aile et le serpent.

Parle selon la folie qui t'a séduit.

Vêts-toi de couleurs étincelantes, ce n'est pas l'habitude.

Ce que tu trouves ne t'appartient que pendant que ta main est tendue.

Mens en mordant l'hermine de tes juges.

Tu es l'émondeur de ta vie.

Pends-toi, brave Crillon, ils te dépendront avec leur Cela dépend.

Attache les jambes infidèles.

Laisse l'aube attiser la rouille de tes rêves.

Sache attendre, les pieds devant. C'est ainsi que tu sortiras prochainement, bien couvert.

Allume les perspectives de la fatigue.

Vends de quoi manger, achète de quoi mourir de faim.

Fais leur la surprise de na pas confondre le futur du verbe avoir avec le passé du verbe être.

Sois le vitrier à la pierre enchâssée dans le carreau neuf.

A qui demande à voir l'intérieur de ta main, montre les planètes non découvertes dans le ciel.

Au jour dit, tu calculeras les dimensions ravissantes de l'insecte-feuille.

Pour découvrir la nudité de celle que tu aimes, regarde ses mains. Son visage est baissé.

Sépare la craie du charbon, les coquelicots du sang.

Fais-moi le plaisir d'entrer et de sortir sur la pointe des pieds.

Point-virgule : vois, même dans la ponctuation, comme ils sont étonnants.

Couche-toi, lève-toi et maintenant couche-toi.

Jusqu'à nouvel ordre, jusqu'au nouvel ordre monastique, c'est-à-dire jusqu'à ce que les plus belles jeunes femmes adoptent le décolleté en croix : les deux branches horizontales découvrant les seins, le pied de la croix nue au bas du ventre, légèrement roussi.

De ce qui a la tête sur les épaules, abstiens-toi.

Règle ta marche sur celle des orages.

Ne tue jamais un oiseau de nuit.

Regarde la fleur du liseron : elle ne permet pas d'entendre.

Manque le but apparent, quand tu devrais te traverser le cœur avec la flèche.

Opère des miracles pour les nier.

Aie l'âge de ce vieux corbeau qui dit : Vingt ans.

Prends garde aux charretiers de bon goût.

Dessine dans la poussière les jeux désintéressés de ton ennui.

Ne saisis pas le temps de recommencer.

Soutiens que ta tête, contrairement aux marrons d'Inde, est absolument sans poids puisqu'elle n'est pas encore tombée.

Dore avec l'étincelle la pilule sans cela noire de l'enclume.

Fais-toi sans sourciller une idée possible des hirondelles.

Écris l'impérissable sur le sable.

Corrige tes parents.

Ne garde pas sur toi ce qui ne blesse pas le bon sens.

Figure-toi que cette femme tient en trois mots et que cette colline est un gouffre.

Cachette les véritables lettres d'amour que tu écris avec une hostie profanée.

Ne manque pas de dire au revolver : Très flatté mais il me semble vous avoir déjà rencontré quelque part.

Les papillons de l'extérieur ne cherchent qu'à rejoindre les papillons de l'intérieur : ne remplace pas en toi, si elle vent à être cassée, une seule glace du réverbère.

Damne ce qui est pur, la pureté est damnée en toi.

Observe la lumière dans les miroirs des aveugles.

Veux-tu savoir à la fois le plus petit et le plus inquiétant livre du monde ? Fais relier les timbres de tes lettres d'amour et pleure, il y a malgré tout de quoi.

Ne t'attends jamais.

Contemple bien ces deux maisons : dans l'une tu es mort et dans l'autre tu es mort.

Pense à moi qui te parle, mets-toi à ma place pour répondre.

Crains de passer trop près des tentures quand tu es seul et que tu t'entends appeler.

Tords de tes propres mains ton corps au-dessus des autres corps : accepte bravement ce principe d'hygiène.

Ne mange que des oiseaux en feuille : l'arbre animal ne peut subir l'automne.

Ta liberté avec laquelle tu me fais rire aux larmes est ta liberté.

Fais fuir le brouillard devant lui-même.

Considérant la nature mortelles des choses ne te confère pas un pouvoir exceptionnel de durée, pends-toi par la racine.

Laisse à l'oreiller idiot le soin de t'éveiller.

Coupe les arbres si tu veux, casse aussi les pierres mais prends garde, prends garde à la lumière livide de l'utilité.

Si tu te regardes d'un œil, ferme l'autre.

N'abolis pas les rayons rouges du soleil.

Tu prends la troisième rue à droite, puis la première à gauche, tu arrives sur une place, tu tournes près du café que tu sais, tu prends la première rue à gauche, puis la troisième rue à droite, tu jettes la statue par terre et tu restes.

Sans savoir ce que tu en feras, ramasse l'éventail que cette femme a laissé tomber.

Frappe à la porte et crie : Entrez, et n'entre pas.

Tu n'as rien à faire avant de mourir.

 

(in André Breton et Paul Eluard, L'Immaculée Conception, Éditions Surréalistes, 1930, réédité chez josé Corti, 1991)
 

ralentir travaux -- André Breton, René Char, Paul Eluard

Conçu en à peine un mois, mars 1930, et où l'on entend Paul Eluard ... vivant :



AU FER ROUGE

Le regard qui jettera sur mes épaules
Le filet indéchiffrable de la nuit
Sera comme une pluie d'éclipse
Il descendra lentement de son cadran solaire
Mes bras autour de son cou




LIGOTÉ

Si j'ai peine à te suivre
Je mets le feu aux lèvres
Je brûle le silence




AUTOUR DE L'AMOUR

Je t'enfouirai dans le sable
Pour que la marée te délivre



La liberté pour l'ombre



Je te ferai sécher au soleil
De tes cheveux où le phénix tombe dans une trappe



La liberté pour la proie




RÉUSSITE

Mes paroles les plus dures
L'insolence
Prendre les bêtes à témoin



Ce qui suit ressemble à ce qui part
Raison valable



(in André Breton, René Char, Paul Eluard, ralentir travaux, josé Corti, 1930, réédité en 1989)



mardi 25 novembre 2014

La véritable mort de Paul Eluard -- Armand Robin (1912 - 1961)


Breton -- Eluard -- Kalandra. "J'ai suffisamment à faire avec les coupables qui n'ont pas avoué." Ainsi le poète bénit-il les meurtriers qui tabassaient leurs prisonniers, leur cassaient la mâchoire, les envoyaient sous les douches glacées dans les cachots de ciment ... Ne me sortez pas vos salades sur l'âme fragile de Paul Eluard. Son âme, roulée dans les excréments de la lâcheté, émet de l'ambre jusque de l'au-delà ...

(in Jan Zábrana, Toute une vie, Allia, 201)




J'ai finalement retrouvé (ici ... comme quoi ce n'était pas bien compliqué !) ce texte d'Armand Robin à la mort d'Eluard que je voulais citer à l'époque, en marge de ce commentaire cinglant de Zábrana ; mieux vaut tard que jamais :




Le deuil de Paul Eluard, nous le portons depuis bientôt dix ans. Aujourd'hui, nous avons conscience de rester les seuls à porter ce deuil selon la vérité.
 
A l'occasion de cette mort, on a partout affaire à de la partisanerie : la presse soi-disant anticommuniste et la presse soi-disant communiste s'étendent, méchamment, pour ne voir en ce poète que ce qu'il s'est laissé devenir. Pas une ligne, nulle part, pour dire ce qu'il était. Ici, c'est de LUI que nous parlerons.
 
Nous avons souffert, nous souffrons encore à cause de lui. Il nous fut inconcevable, il nous reste inconcevable qu'un poète puisse finir en fasciste, qu'il puisse mourir avec sur lui, criant à jamais au ciel, le sang de son frère Zavis Kalandra, poète révolutionnaire resté farouchement intact et donc assassiné par les garde-blancs staliniens de Prague. Nous n'avons cessé de penser, nous ne cessons pas de penser: ce n'est pas LUI. Depuis 1942, nous avons tout fait (tous les témoignages sont là) pour tenter de l'empêcher de concéder son âme à une variété très subtile d'assassins des pensées, d'assassins de pauvres. On nous a beaucoup reproché d'avoir manifesté en toute occasion une profonde tendresse pour lui, mais nous lui trouvions toutes les excuses: il était né de la classe sociale bourgeoise et donc il était prédestiné à finir en agent stalinien; sous son nom de Grindel (Eluard est un pseudonyme), il exerçait la profession de gérant de sociétés immobilières et donc ne pouvait rien comprendre à cet instinct qui porte les gens du peuple (et, singulièrement, les prolétaires) à préserver leur indépendance et leur fierté par un travail honnête; enfin et surtout, il rencontra Louis Aragon, fils de flics; flic, engendreur de flics; et Louis Aragon, en fils parfait du chef policier qui, pour des sommes d'argent (qui commencent à être connues !) avait vendu tout un pays au prédécesseur du tsariste Staline, ce Louis Aragon commit son suprême crime de Judas: pendant ces dix dernières années, par des moyens atroces, il mit en scène Eluard poète sous les aspects d'un flic. Ces bourgeois ont fait pire encore, mais plus petitement. Par Paul Eluard, enfant inconscient, ils ont réussi, provisoirement, une impiété: ils ont fait que par Eluard soit commis le sacrilège des sacrilèges: celui d'avoir rompu la chaîne sainte des immenses poètes révolutionnaires: Biély, Blok, Essénine, Maïakovsky, Attila Joszef, et (en un lieu où tout le pur se rencontre) Federico Garcia Lorca. Ils ont fait d'Eluard, afin de faire leur cour au faible d'esprit nommé Staline, le poète de luxe du capitalisme finissant.
 
Par une ultime insulte, fort prévisible, ils lui ont organisé des obsèques dérisoires selon les procédés publicitaires d'un cynique agent d'affaires de " Coca Cola ". Ils ont voulu qu'il serve de même en sa mort, comme réclame commerciale.
 
Par la force d'une sorte d'invisible prière anarchiste, nous voudrions obtenir pour Paul Eluard, mort une première fois le jour où par lassitude d'être libre il s'inscrivit à un parti politique (et, dans son cas, au plus réactionnaire de tous), mort ces jours-ci, mais seulement matériellement, nous voudrions obtenir de lui épargner, dans le règne de la vérité et de la lumière, une troisième mort, une mort définitive: la mort sous le mépris. Dans la mesure de nos forces, nous appellerons celui qu'il fut un jour avant qu'on fit de lui un nazi.
 

Armand Robin, Le Libertaire, 27 novembre 1952




Peut-être est-ce dans ce même espoir que Peter Hüchel murmure, in memoriam Paul Eluard

Ich weiß mein Stern
Dein Licht ist unterwegs



Dans le même esprit, la lettre à Combat de René Char :

 

La débâcle -- César Fauxbras (1899 - 1968)


On ne peut mieux introduire ce livre que ne le fait son auteur dans son avant-propos :


La matière de ce reportage a été recueillie entre le 29 mai et le 6 juillet 1940.
Fait prisonnier le 29 mai à Ledringhem, près de Dunkerque, le reporter, qui ne veut avoir joué que le rôle d'un magnétophone, se mit à coucher dans un cahier les propos de ses compagnons. Avant la capture, il n'y avait rien à écouter, car le citoyen mobilisé gardait bouche cousue. Même dans la déroute, il craignait trop les mouchards et les tribunaux militaires pour oser se soulager par des lamentations et des imprécations. Dès qu'il eut été pris, et libéré de sa terreur, il vida son sac/
Cinq semaines plus tard, le 6 juillet, on savait que l’armistice n'était pas la paix, et qu'on ne rentrerait pas chez soi pour l'automne. L'homme du 10 mai tenait d'autres discours. Les Allemands, jusque-là des Fritz, des Fridolins, rarement des Boches, ne furent plus que des vaches de Boches. Quand il eut entendu dire : "Si c'était à recommencer ...", le reporter écrivit : FIN DU 10 MAI, et changea de cahier. Il avait noté tout ce qui lui était venu aux oreilles et qui lui avait paru apporter une explication au fait que le 13 mai, après une campagne de quatre jours, l'armée française n'existait plus. Voici ce sondage d'opinion, l'opinion du soldat réserviste parti pour Dantzig le 3 septembre 1939. Peut-être l'heure du magnétophone est-elle venue, après un quart de siècle, et chacun, du général au caporal et du ministre à l'historien, ayant commenté l'événement.

CESAR FAUXBRAS, 1965




La Débâcle 5, 2011



Quelques extraits sur notre aviation, pour la rigolade (piochés au long du livre, qui est strictement chronologique) :


C'est un riche idée qu'ils ont eue, les Fridolins, de nous enfermer dans une filature. J'aime mieux coucher sur du jute qu'à la belle étoile. Mais si nous avions une aviation, je ne serais pas tranquille. Vois-tu que nos aviateurs viennent bombarder la filature ? Vu de haut, un Français prisonnier ressemble exactement à un Allemand vainqueur ... Dieu merci, la preuve est faite que nous n'avons pas d'aviation.

Pour un avion capable de voler, la France possédait six généraux d'aviation. Les avions étant occupés à transporter en lieu sûr les généraux d'aviation, il ne pouvait pas y en avoir sur le front. Telle est la clé du mystère.

Les candides qui ont acclamé Daladier après Munich, ce sont les mêmes qui avaient acclamé Lindbergh à son atterrissage au Bourget en 27. Ils admiraient l'aviation et les aviateurs, et ils sont indignés maintenant de recevoir des bombes sur la gueule !...

Je vais vous raconter une bataille de la guerre de 40 comme on la racontera plus tard dans les livres d'Histoire. Ce ne sera pas long. Les Fritz attaquent, notre artillerie leur tire dessus, les bombardiers-piqueurs viennent arroser notre artillerie, les artilleurs se débinent, les biffins ne voyant plus tomber les obus disent qu'on est trahis et suivent le mouvement des artilleurs, les troupes en réserve suivent les biffins, tout le monde se mélange, on balance les fourniments qui gênent le cross-country, et l'armée française arrive à Clermont-Ferrand, sauf les malchanceux coincés dans la poche et qui vont se livrer à des études stratégiques en Autriche, Stalag XVII A, au bors du beau Danube bleu.
- Tu oublies un fait d'importance, tu oublies de préciser que pendant que les bombardiers d'Adolf arrosaient notre artillerie, notre aviation de chasse surveillait les Champs-Élysées, les aviateurs dans les bistrots de luxe, avec tous leurs galons dorés et leur petit sabre si marrant.
- Tu exagères. Ils n'étaient pas tous aux Champs-Élysées. Avant le 10 mai, pendant ma détente, j'ai vu un avion français, moi, du côté d'Arcachon.
- Un avion militaire ?
- Peut-être bien.


Matricielle 1.4, 2011-2013




Et ceci, un peu moins pour la rigolade :



Il n'y a pas plus abruti que le Boche !... Oui, je dis : le Boche !... Voyons, à quoi doit-il sa victoire ? A nous !... Hitler et sa gradaille prétendront que les divisions blindées, les bombardiers en piqué et autres produits de l'intelligence germanique nous ont réduits à l'impuissance, tout valeureux que nous sommes. Oui, soyez sûrs qu'ils nous reconnaîtront de la valeur militaire, car à vaincre sans péril on triomphe sans gloire. Je prétends, moi, que nous aurions tenu sous les bombes, que nous aurions arrêté les chars, si nous l'avions bien voulu. Avouons-le, entre nous, elles ne faisaient pas de grands ravages, ces terribles bombes !... On se serait vite habitués à ce genre de sport. Quoi, avez-vous une idée de ce que c'était, un bombardement, à Verdun ? Je prétends que si nous l'avions voulu, les astuces stratégiques et tactiques du guignol autrichien ne seraient pas venues à bout de notre entêtement. Et si les Boches avaient cru leurs armes irrésistibles, ils nous auraient attaqués en septembre, après la Pologne. Au lieu de ça, en septembre, ils nous ont demandé la paix !... Pourquoi ont-ils attendu huit mois ? Parce qu'ils comptaient sur la connerie de nos maîtres pour retourner ceux d'entre nous que tentait une pension de trois mille francs par an, payable à leur veuve. En huit mois, nos maîtres, leurs flics et leurs juges ont réussi à persuader le troufion à dix sous que trois mille francs de pension de veuve, ce n'est pas lourd. Est-ce que j'exagère ? Regardez ce morceau de journal : il est du 21 mars. Le premier jour du printemps 1940, le jour où la France a perdu cette guerre, battue non par Hitler et ses chars, mais par un morceau de papier. Vous vous souvenez, de cet article : il a fait assez de bruit ! Je lis : Une lettre décachetée par la censure vaut cinq ans de prison à l'envoyeur. Nous faisions une guerre antifasciste, nous défendions la liberté, et des bourriques ouvraient nos lettres, et un tribunal de planqués foutait cinq ans de taule au copain qui s'était exprimé librement dans une lettre à sa femme. J'y insiste : à sa femme. Dans une lettre intime, dans une lettre que seule sa femme devait lire, et non pas dans un tract, ou dans une salle de bistro. Nous n'avions pas le droit de penser, nous étions déjà des cadavres ! Et ils s'imaginaient que des cadavres chasseraient les nazis ? Plus fort : ces cons-là mettaient ça dans leurs journaux, quand l'armée française n'avait rien à foutre qu'à lire le journal du matin au soir ! Pour nous insuffler plus d'ardeur patriotique, probablement !... Épilogue, grâce à nous, Hitler a vaincu en trois jours la première armée du monde. Un pareil service N'aurait-il pas mérité récompense ? Vous savez comme nous sommes récompensés !... Encore huit jours de ce régime, tisane et pain moisi, et nous rendrons l'âme. Vous avez lu leurs affiches, ils pelotent les civils, et nous, ils nous affament !... Comme si nous ne venions pas de prouver que nous ne sommes pas autre chose que des civils inoffensifs, malgré notre défroque. des abruitis, les Boches, je vous le répète. Des cons qui valent les nôtres, de cons. Mais je vous le prédis : ils la payeront, leur connerie. La connerie se paye toujours !

- Eh bien, l'as-tu entendu s'exciter ce petit gars du 10e Génie ? T'as vu les copains s'ils en bavaient de s'entendre préciser ce qu'ils pensaient tous sans oser le dire ? Et on aurait voulu faire marcher à la trique une armée où des sapeurs de deuxième classe savaient causer comme des académiciens ?

- On ne dira pas que celui-là il a foutu le camp par trouille, parce que si un Fritz l'avait entendu les traiter de Boches et Hitler de guignol, il aurait eu du vilain pour sa pomme.




(in César Fauxbras, La Débâcle, Allia, 2011)




mercredi 19 novembre 2014

Serghei, Serghei Aleksandrovitch -- Georges-Emmanuel Clancier


Serghei, Serghei Aleksandrovitch
Dans ton village de la province de Riazan
Jeune paysan perdu sous l'assomption des blés
Laboureur de nuage et faneur de tendresse
Flâneur puéril des pauvres cabarets
En secret déjà terrassé par l'amour
De ta vieille Russie et guettant
Dans la forêt des pins les pleurs
Qui tintent des tétras, Serghei je t'imagine,
J'imagine tes quinze ans éblouis
Solitaires, poète ignoré, par tous moqué,
Petit rustre aux poings mauvais
Glissant dans la bagarre ta haine de toi-même
Et cette blessure qui jamais en toi ne se ferme
De l'enfance, de cette lumière de prairie
Qu'elle jetait sur les méandres de l'Oka
Et tu crois deviner des meules de soleil au creux des eaux.

Serghei, Serghei Aleksandrovitch
A Konstantinovo, des planches de l'isba,
Du pain noir pareil à quelque pavé de misère.
Des maigres palissades dans la poussière
De la rue où se dandinent les oies criardes
Comme à Moscou, comme à New York tu vois
Plus tard se dandiner et défiler des bêtes
Autrement redoutables, de toute cette usure
Familière, de l'étable, des pâtures
A l'orée du bourg, au seuil tremblant des bouleaux,
De tout ce rien bien-aimé, Serge, méchant rôdeur
Tu tires, magicien de village, un royaume
Et le donnes en partage à la reine champêtre
(Oh ! son cœur meurtri de trop de peines, ses mains
Gercées de trop de luttes dans le gel et la bise),
A la plus démunie des paysannes, ta mère
Que tu couronnes, comme ta patrie ancienne,
Poète perdu, d'un arc-en-ciel.
 



(in Georges-Emmanuel Clancier, Maraudeurs de l'exil, L'atelier imaginaire, L'âge d'homme, 1990)

La miniature de Soljenitsyne n'était pas passée inaperçue, et pour le meilleur !




Qu'il sanglote avec le glas le tétras du petit bois.
Dans le pourpre de l'aube il est une mélancolie joyeuse.


(in Sergei Essenine, Journal d'un poète, traduit par Christiane Pighetti, La différence, 2014)
 


Au pays d'Essenine -- Alexandre Soljenitsyne (1918 - 2008)


Et voilà, on s'en va vérifier une citation ("Ce n'est pas la mer qui nous noie, c'est la flaque de boue") et on se retrouve à relire Le premier cercle et à y retrouver ce petit volume à couverture jaune de poèmes de Essenine qui joue un rôle central dans les dernières pages, que Gleb Nerjine arrache, avant son départ pour les camps, à l'administration de la charachka pour le rendre à la lecture, à la vie au sein du premier cercle de l'enfer.

Et puis on se souvient de ce petit texte de Soljenitsyne (in Études et miniatures, repris dans Zacharie l'escarcelle, Julliard 1971), traduit par Lucile Nivat.



Gennady Dily
L'Oka près de Konstantinovo
(source)



Quatre villages l'un derrière l'autre s'étirent uniformément le long d'une rue.Pas de jardins. Pas de forêt non plus à proximité. Devant les maisons, des jardinets souffreteux. Ici et là aux fenêtres, des encadrements de bois ajouré grossièrement bariolés. Une truie d'au moins six pouds, majestueuse, se gratte conte la borne au milieu de la rue. Des oies bien en file font brusquement volte-face à la poursuite d'une ombre de bicyclette passée en trombe, et lui adressent à l'unisson un cri belliqueux. Des poules s'affairent à gratter la rue et les arrière-cours, cherchant de quoi manger.

A Konstantinovo, le comptoir de vente ressemble à un poulailler délabré. Du hareng, toutes sortes de harengs ; des bonbons fourrés tout agglutinés, comme on n'en mange plus nulle part depuis quinze ans ; des tourtes de pain noir dures comme des pavés, deux fois plus compactes qu'en ville, dignes de se mesurer avec la hache plus qu'avec le couteau.

Dans l'izba des Essenine, de pauvres cloisons qui ne vont pas jusqu'au plafond, des souillardes, des réduits dont aucun ne mérite le nom de pièce. Dans le potager, un petit hangar sans fenêtre ; avant, il y avait aussi des bains ; Serge s'y faufilait dans le noir et y composa ses premiers vers. Derrière la palissade, l'habituel petit champ.

Je traverse ce village comme beaucoup d'autres, dont les habitants maintenant encore sont tout préoccupés de pain, de petits profits et soucieux de damer le pion aux voisins, et je me sens tout ému : le feu célest a, un beau jour, embrasé ces horizons et aujourd'hui encore, ici, il m'enflamme les joues. J'arrive sur le versant de l'Oka. Je regarde au loin et m'étonne : se peut-il que de cette bande lointaine et sombre de taillis on ait pu dire avec tant de mystère : "Dans la forêt de pins tintent les pleurs des tétras", et ce sont ces méandres bordés de praieries de la paisible Oka qui ont inspiré ces mots mystérieux : "Des meules de soleil au creux des eaux" ?

Quel alliage de talent le Créateur a-t-il jeté ici, dans cette izba, dans ce coeur de jeune paysan bagarreur pour que, tout secoué, ce petit paysan trouve tant de matériaux pour la beauté - près du four de l'izba, dans l'étable, sur l'aire, dans les pâtures qui bordent le village -, cette beauté que, depuis mille ans, on foule aux pieds et on ignore ?...



Somaland -- Eric Chauvier


Participer à une enquête d'utilité publique (1), ne serait-ce que pour un malheureux (dans tous les sens du terme (2)) remembrement laisse une curieuse impression : on se prend surtout à espérer que sur des sujets plus graves, les choses sont menées avec plus de sérieux.

(1) En tant qu' "intervenant" comme le rapportent les comptes-rendus : il y a en effet ceux qui ont des noms et les autres. Les "intervenants" "s'interrogent" (on est correct dans les comptes-rendus mais on sent parfois que c'est le mot "éructent" que les rédacteurs ont à l'esprit), les "bien nommés", eux, "répondent", "précisent", "nuancent" etc ; la mise en scène du savoir se déversant sur l'ignorance est le cadre obligé de tels comptes-rendus.
(2) Après tout, que quelques kilomètres de nouveaux talus soient "couverts" d'éthiques rameaux espacés d'un bon mètre et dont la moitié sont déjà morts, que ces nouveaux talus, sans doute rétifs aux injonctions administratives, aient transformé leur côté amont en profond marécage ... jusqu'à ce que les agriculteurs, soudain conscients qu'il n'y a plus de bois à couper sur les anciens talus mis à bas et que le maïs n'est pas une plante lacustre, les défoncent pour améliorer un écoulement que ces talus se devaient effectivement d'empêcher, il n'y a pas mort d'homme.

Et puis, à la lecture des arguments des élus défenseurs du barrage de Sivens (ici, par exemple), un doute s'installe, une impression de déjà-entendu : "tout a été fait dans les règles, tout est légal, démocratie, justice, état de droit etc" ... certes, l'argument de la légalité de l'ensemble d'une procédure n'est pas négligeable mais, si tout a été fait avec la même absence de sérieux, la même tranquille assurance à s'asseoir sur les avis "consultatifs" quand ils sont négatifs, la légalité ne sert plus que de cache-sexe.

On se dit quand même qu'on a sans doute été témoin d'un cas isolé, et puis on tombe sur Somaland. Vous trouverez deux comptes-rendus de cet excellent petit livre ici et .

Au compte-rendu d'enquête qui expose l'opacité des procédures de gestion des risques et leurs zones d'ombres volontairement construites, Eric Chauvier superpose un dispositif supplémentaire qui intensifie le caractère de "réalité fictionnelle" : les noms de personnes, de lieux, d'entreprises, sont fictifs ce qui n'est pas si courant dans un compte-rendu d'enquête qui précise que les conversations sont enregistrées, en précise le détail des intonations et note même le langage corporel (sans oublier les polices et couleurs de l'indispensable Powerpoint) ; on en vient à douter même des noms des produits chimiques (le silène, par exemple, qui est une vaste famille et non un produit spécifique) et la folle hypothèse de zombification préméditée des populations défavorisées contamine le lecteur qui ne sait plus s'il lit une fiction avec de vrais morceaux de réalité dedans (lesquels ?) ou un compte-rendu étrangement anonymisé (est-ce un jeu de piste ?).

N'empèche ... tout n'est pas négatif ; depuis la parution du livre (2012), la cartographie semble avoir fait d'impétueux bonds en avant. Fini le crayon de couleur, vive la pixellisation, d'ailleurs l'intervenant "méta-géographe" l'avait prévu, cela a indubitablement amélioré la situation : 
 





(Eric Chauvier, Somaland, Allia, 2012)


vendredi 14 novembre 2014

Récoltes et semailles -- Alexandre Grothendiek (1928 - 2014)

Un extrait de Récoltes et Semailles, pour une belle définition du "style" mathématique de Grothendieck :


Quand je parlais de "mondes nouveaux" à découvrir, sur un ton un peu altier peut-être, c’est de rien autre que de cela que je parlais : voir et recevoir ce qui paraît infime, et le porter et le nourrir neuf mois ou neuf ans, le temps qu’il faut, dans la solitude s’il le faut, pour voir se développer et s’épanouir une chose vigoureuse et vivante, faite elle-même pour engendrer et pour concevoir.

Si cette propension, qu’on pourrait appeler "maternelle", est aujourd’hui objet de dérision, c’est au "bénéfice" d’attitudes ressenties comme "viriles", qui ne tolèrent qu’un type d’approche possible de la mathématique : celle "du muscle", à l’exclusion de "la tripe". Les "vraies maths", encore appelées les "hard maths" (ou "maths dures"), par opposition aux (peu ragoutantes) "soft maths" (ou "maths molles", pour ne pas dire ramollies, bouark !), c’est les démonstrations en dix ou cinquante pages serrées, de théorèmes-au-concours (de difficulté proverbiale, ou c’est pas du jeu !), en faisant feu de tout bois - de toutes les théories et notions "bien connues" et de tous les faits disponibles à droite et à gauche. Quand au "bois", il n’a qu’à être là, il est là pour ça ! Et pour ce qui est de ceux qui patiemment ont défriché qui ont semé, planté, fumé, élagué, tout au long des saisons et des années, pour faire pousser et se déployer ces spacieuses futaies aux troncs élancés, tellement à leur place (là où c’était la brousse touffue et impénétrable) qu’on croirait qu’elles sont là depuis la création du monde (comme décor de fonds sans doute, et comme réserve de "tout bois". . . ) - ces gens-là, qui ne sont bons qu’à pondre des articles-fleuve (quand ce n’est des livres-fleuve ou des séries-fleuve de livres-fleuve, s’ils trouvent éditeurs assez fous pour les imprimer), et illisibles encore par dessus le marché, ce sont des attardés des "maths molles" pour ne pas dire "flasques" - mais on a beau être virils on n’en est pas moins polis. . .



La lecture de Récoltes et Semailles, en particulier des notes qui en constituent une large part est une expérience étrange, déroutante souvent, dérangeante parfois ; pénible, finalement : un exercice d'introspection de cette acuité peut-il avoir un lecteur ? Que penser de ce mélange si intime qu'il en est infiniment troublant d'élévation, de souffrance voire (parfois, furtivement, dans un mouvement vite repris) de rancœur. On plonge au cœur d'une douleur, sans vraiment la comprendre tout en l'entendant tenter de s'éprouver au plus profond.
Apparemment, la plupart des lecteurs de ce texte-fleuve se contentent de glaner les informations biographiques de la première partie mais c'est se tromper sur la nature de ce texte que de le limiter au registre de l'auto-biographie ; c'est bien d'une auto-analyse (exercice d'introspection si on veut éviter toute connotation psychanalytique) qu'il s'agit, qui plus est inachevée, du moins pour sa trace écrite : c'est au milieu d'un chantier, "excavation sauvage de moi par moi-même", qu'on chemine dans les notes et c'est ce qui rend ce texte unique et fascinant.

(En fait, je soupçonne la majorité de ceux qui citent Récoltes et Semailles de n'en avoir jamais lu plus d'une dizaine de pages ... sinon, comment expliquer qu'ils se contentent d'en citer quelques lignes sans signaler le caractère absolument unique de ce texte ?)


Sur le "style" de Grothendieck, on peut aussi lire cet article de Gilles Châtelet de 1997 et sa lettre de refus du prix Crafoord en 1988.


 

L'enchantement du virtuel -- Gilles Châtelet (1944 - 1999)


Alors ce que je voudrais dire c’est qu’avant on disait il y a quelque chose qui se produit, il y a une force (6). Et Leibnitz n’aimait pas cette conception de la force même si Newton l’employait. Cela a effectivement un côté occulte : il se passe des choses parce qu’il y a de la force. Si les théories fascistes s’appuient sur des théories de force, ce n’est pas un hasard. Pour le fascisme, la virtualité c’est le scandale, ce n’est pas « tangible » ; le fascisme ne comprend rien à la virtualité (7), donc pour lui l’événement est nié ; or il y a une impatience d’événement dans le fascisme, il faut qu’il se passe quelque chose à tout prix, c’est la théorie de la volonté. Donc il faut qu’il y ait une force qui soit incrustée quelque part. Paradoxalement on peut dire (ça restera entre nous) que la conception de la force de Newton implique une sorte de volontarisme d’implantation dans la matière. Il n’y a pas une compréhension de la matière par une tendresse virtuelle mais comme une implantation occulte. Et c’est très clairement dit par Leibnitz et Hegel (et ils avaient raison !). C’est très intelligent ce qu’ils racontent là-dessus et la critique que fera Einstein sur la conception de Newton est calquée sur ce que disent ces deux métaphysiciens. Puisqu’effectivement on a l’impression qu’on a, une fois de plus, écarté physique et mathématique entre deux transcendances hostiles et puis qu’on a implanté cette chose qui s’appelle la force et que ça marche très bien. Pour les classes, les « taupes » et la pratique habituelle, ça marche très bien, la force est bien commode. Seulement quand on regarde la mécanique, ça ne s’est pas du tout passé comme ça. En fait les grands théorèmes mécaniques ne parlent jamais de la force mais ils parlent de vitesse virtuelle. Lagrange qui s’inspirait directement de Leibnitz, a très bien compris que le secret de la matière, ce n’était ni dans la « force », ni dans la « réalité », bref dans les « forces réelles » (on ne les connaît jamais), mais par contre on peut toujours énoncer ce qu’on appelle le principe des vitesses virtuelles : et à ce moment-là le miracle c’est qu’une chose pleure de bruit et de fureur (la force c’est bien cela, c’est bien la fureur prisonnière des choses déchaînées), se transforme : le principe des vitesses virtuelles permet au contraire de thématiser la physique mathématique ou la mécanique sous forme d’un équilibre entre les travaux d’inertie et les travaux des forces extérieures. L’enchantement du virtuel est un enchantement qui contourne la magie. La force, c’était comme si les objets possédaient encore de par eux-mêmes toute une puissance occulte, un être qui se manifestait, alors que le virtuel évite ça. Effectivement, si on essaye de penser d’une façon purement métaphysique, quand on disloque Aristote, quand il n’y a pas de théologie, on retourne à la magie, les objets sont mûs par quelque chose de terrifiant. Ainsi s’explique l’hostilité à Galilée. Car si l’univers n’est pas mathématisable, il ne peut être que magique ou théologique. Il n’y a pas tellement de choix. On ne dit jamais cela, mais c’est ce qui est important. Là quelque chose a basculé, qui est gigantesque.



6. Cf. La critique hégelienne comme « pure manifestation »
7. Par définition du fascisme comme prestation volontariste.
 


L'ensemble de l'article est en ligne dans Chimères. Peut-être faut-il être un peu au fait de l'histoire de la mécanique pour être saisir la portée de cette image de la force comme trace de la séparation (séparation "de force" ?) entre mathématique et physique ; peut-être pas ... toujours est-il que c'est ce texte qui m'a fait lire Leibnitz (et qui m'a fait redécouvrir que c'est chez lui que l'on trouve déjà l'origine de la différentiation fractionnaire).





jeudi 13 novembre 2014

Revoir ... mais pour la première fois !



Building
Portugal 2014


"À peine"

Selon une antique légende, reportée dans la tradition cabaliste, l'au-delà se distinguerait bien peu du monde d'ici-bas et il n'est nullement besoin de tout détruire pour donner naissance à un monde nouveau. Il suffirait de très légers déplacements. Ainsi pour opérer cette révolution discrète, il faudrait à peine déplacer cette tasse, à peine cette pierre, à peine cette feuille. Toute jeune fille au miroir sait bien de quoi nous parlons. Il lui faut se tourner un peu de côté, et sourire de biais pour se révéler dans sa beauté recouvrée. L'artiste n'a pour autre fonction que de réaliser ces gestes infimes et ces déplacements. Après tout, il a suffi que Cézanne ou Morandi déplacent à peine ces tasses, Dürer et Bellini, à peine ces pierres, et Poussin, à peine cette feuille, pour nous révéler des mondes. Il reste que l'expression dit aussi bien la légèreté inaperçue du geste que sa difficulté et son poids.


Unraveling Morandi (installation)



Voilà ... c'est juste une toute petite note de bas de page de l'introduction que Martin Rueff donne à la traduction (par Maxime Rovère et Martin Rueff) du livre de David Graeber, Des fins du capitalisme (Possibilités I) chez Payot et cela donne une bonne mesure de l'intelligence de ce volume.

mercredi 12 novembre 2014

mardi 11 novembre 2014

2014 ... quelque chose en nous de DDR !


Des diverses formes d'organisation du travail, il en est une qui, par son inquiétante familiarité seule, mérite le détour : l'administration dégénérée.

De son ancien état d'administration, il lui reste la lourdeur et un taux d'encadrement à faire pâlir les proverbiales armées mexicaines ; malheureusement, sa structure ne répond plus aux besoins du moment ; non sur des points de détail mais sur les fondements même de l'activité.

On voit alors cette administration saisie du démon de la transversalité : comment en effet conjuguer les positions acquises au sein de la structure et un minimum d'efficacité opérationnelle, si ce n'est en suscitant ces ectoplasmes transversaux dont la structure répond plus ou moins aux nécessités opérationnelles tout en étant absolument démunie des moyens d'une quelconque efficacité.

Évidemment, le démon de la récursion veille et la transversalité ne saurait en rester à un seul niveau, de nouvelles structures transverses viennent s'appuyer sur les précédentes et comme la notion de méta-transversalité reste encore à définir, on manque de vocabulaire pour décrire le piteux résultat ; un château de cartes monté par un ivrogne en donnerait une idée vague mais encore bien trop structurée.

Rapidement, les organigrammes deviennent illisibles et la gestion de l'activité passe par les carnets d'adresses : les questions les plus simples comme "qui fait quoi ?" ou "qui sait quoi ?" s'autonomisent absolument des structures hiérarchiques qui pourtant ne tombent pas en poussière comme on pourrait s'y attendre : en effet, d'une part, ces structures ne sont pas "neutres" mais sont "habitées" (pour ne pas dire "incarnées") et ceux qui les habitent prennent soin de rester aux commandes (c'est ici un bien grand mot ; admettons qu'une valve soit en état de "commander") des budgets et, d'autre part, l'improbable greffe de la "culture managériale" sur la structure administrative fournit une justification à la séparation de compétences opérationnelles souvent avérées mais désormais inutiles dans les postes de direction et de supposées compétences managériales dont l'épiphanie se fait toujours attendre.

A ce niveau de déliquescence, on n'imagine pas que ce genre d'organisation puisse se maintenir ...


DDR, 1987 ... (source)


Mais tout n'est pas perdu si vous plaquez cette structure misérable sur un ensemble d'ingénieurs ; voila des gens habitués à faire fonctionner même les systèmes les moins aptes au fonctionnement ! Bien sûr, vu de loin, on dirait un peu une locomotive à vapeur progressant à grand peine sur l'autoroute mais cela avance cahin-caha.

Il n'échappe toutefois pas à la hiérarchie, qui a tout le temps nécessaire pour observer (les corvées de bois et d'eau pour faire avancer la locomotive à vapeur ne la concernent pas), que des véhicules circulent à grande vitesse sur la voie rapide. Qui plus est ces véhicules semblent changer de forme en fonction du tracé de l'autoroute et ce, sans même s'arrêter sur les aires prévues à cet effet. Aidée par de coûteux cabinets de consultants, la hiérarchie finit par identifier ces bolides : des start-ups ...

Qu'advient-t-il d'une administration dégénérée qui s'entiche de la souplesse des start-ups ?

Au mépris du plus élémentaire sens du ridicule, elle se met à prôner simultanément son propre maintien en surplomb et l'horizontalité, son pouvoir hiérarchique et l'organisation en réseau ; imaginant sans doute donner une impulsion décisive à un renouvellement salvateur, elle réorganise ad nauseam son copieux organigramme, optimisant dans les moindres détails ses processus les plus obsolètes ; finalement, elle devient l'antithèse à la fois d'une start-up et d'une administration, une bureaucratie au sens le plus strict : ceux qui ont de l'ambition (et rien d'autre, ou alors du temps à perdre) usent leurs journées à décrypter les organigrammes et leurs incessantes évolutions pour trouver où se placer (pratique du billard multibande conseillée), les autres s'en foutent et laissent la hiérarchie s'agiter en tous sens comme une vieille toupie, conscients qu'une horloge arrêtée aussi donne l'heure juste deux fois par jour. 




Un petit parfum de DDR se met à flotter dans les couloirs, les connaisseurs le reconnaissent immédiatement à ce mélange intime de frénésie et de passivité, à cette sensation physique, quasi-palpable, d'aliénation, et tous de célébrer gravement des succès que chacun sait sans lendemain. 

En attendant la chute, il reste toujours un processus à optimiser.



lundi 10 novembre 2014

Ombre -- Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)


Vous voilà de nouveau près de moi
Souvenirs de mes compagnons morts à la guerre
L'olive du temps
Souvenirs qui n'en faites plus qu'un
Comme cent fourrures ne font qu'un manteau
Comme ces milliers de blessures ne font qu'un article de journal
Apparence impalpable et sombre que vous avez pris
La forme changeante de mon ombre
Un Indien à l'affût pendant l'éternité
Ombre vous rampez près de moi
Mais vous ne m'entendez plus
Vous ne connaîtrez plus les poèmes divins que je chante
Tandis que moi je vous entends je vous vois encore
Destinées
Ombre multiple que le soleil vous garde
Vous qui m'aimez assez pour ne jamais me quitter
Et qui dansez au soleil sans faire de poussière
Ombre encre du soleil
Écriture de ma lumière
Caisson de regrets
Un dieu qui s'humilie

(in Guillaume Apollinaire,
Calligrammes, Poésie Gallimard)


"Ombre encre du soleil" ... à presqu'un siècle de distance, Philippe Jaccotet poursuivra cela : "L'encre serait de l'ombre" (Poésie Gallimard):

Je me redresse avec effort et je regarde :
il y a trois lumières, dirait-on.
Celle du ciel, celle qui de là-haut
s’écoule en moi, s’efface,
et celle dont ma main trace l’ombre sur la page.

L’encre serait de l’ombre.

Ce ciel qui me traverse me surprend.

On voudrait croire que nous sommes tourmentés

pour mieux montrer le ciel. Mais le tourment
l’emporte sur ces envolées, et la pitié
noie tout, brillant d’autant de larmes
que la nuit.





et aussi la fin des deux derniers poèmes du recueil :


La Victoire avant tout sera
De bien voir au loin
De tout voir
De près
Et que tout ait un nom nouveau

(La victoire)

(sur ce que cette victoire ne sera pas, Keynes écrira Les conséquences économiques de la paix)


Mais riez riez de moi
Hommes de partout surtout gens d'ici
Car il y a tant de choses que je n'ose vous dire
Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire
Ayez pitié de moi

(La jolie rousse)

La proie -- Philippe Soupault (1897 - 1990)


Le chien qui crie au fond de moi
attend sa proie
et ce n'est que ce souvenir
cette main douce
qui le chasse
Chien perdu
aux yeux sans larmes
que la nuit guette
cette nuit peuplée de cette foule
qui n'est qu'un seul visage
qu'un seul appel
qu'une seule ombre
Chien peureux chien malheureux
fuyard vaincu
qui ne sait qu'aboyer
à la mort
pour se consoler


(in Philippe Soupault,
Etapes de l'enfer 1932-1934,
repris dans Georgia, Épitaphes, Chansons,
Poésie Gallimard 1984)
 


jeudi 6 novembre 2014

Retouche à l'aurore -- Daniel Boulanger (1922 - 2014)


"Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s'appelle l'aurore." Je ne sais pourquoi, la fin d'Electre de Giraudoux, et cette réponse du Mendiant tout particulièrement, croise régulièrement mes lectures ; à croire que tant souhaitent croire que nous avons touché le fond ? Mais, la femme le précise un peu plus haut dans sa question à Electre, sous ses yeux "les innocents s'entre-tuent mais les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève" ... une partie du programme se réalise ; pour la seconde, nous en sommes loin.


Qu'importe, deux "retouches à l'aurore" (respectivement in Retouches et Intailles, tous deux chez Poésie Gallimard) ; la seconde résonne bien avec mon souvenir de la fin d'Electre :


couronnée de lierre
la lumière en haute-contre
s'avance au bord du paysage

au fond de l'opéra
les vieilles heures se regardent
pressées de paraître




près du ruisseau veille et plonge une étoile
un rapace a saisi la plaintive lumière
voici le cri des coqs qui met en sang la nuit
la peur découpe un paysage aigu
où l'on entend qui naît la tremblante rosée






"Electre" ... "Ηλέκτρα", c'est "Claire", tout simplement ... et parce qu'il en est de la justice ("J'ai la justice. J'ai tout.", dit-elle) comme de la science, Electre ne répond pas à la femme Narsès, elle laisse le Mendiant répondre, car elle sait le fond de l'aurore, comme Thomas Bernhard aussi le sait :


Cette clarté dans laquelle nous apparaît soudainement notre monde, notre monde de sciences, nous effraie ; nous avons froid dans cette clarté ; mais nous avons voulu cette clarté, nous l'avons provoquée, nous n'avons donc pas le droit de nous plaindre du froid qui règne désormais. Le froid augmente avec la clarté. Ce sont cette clarté et ce froid qui règneront désormais. La science de la nature sera pour nous une clarté supérieure et un froid beaucoup plus sévère encore que ce que nous pouvons nous imaginer.

Tout sera clair, d'une clarté de plus en plus haute et de plus en plus profonde, et tout sera froid, d'un froid de plus en plus effroyable. Nous aurons à l'avenir la sensation d'un jour toujours plus clair et toujours plus froid.



Cela s'appelle l'aurore, dit-on ...
 

Chronique de l'ère mortifère -- Frédéric Baal



Des apophtegmes métacognitifs me viennent aux lèvres... quel bonheur d'expression !... mes discours consubstantiels à leur objet, couplés, sinon à la dimension rhizomatique de l'art processuel, du moins au positionnement dendrologique de ses épiphénomènes, traduisent l'aptitude du sujet à se fantasmer lui-même et à refuser d'hypostasier le fictionnel, tendance qui l'entraîne - sans qu'il néglige l'idiosyncrasie hétéromorphe et les modalités différenciées de l'être - à recueillir le fruir quintessencié du travail continu de son ego, et le réduit, hors des simplifications manichéennes responsables d'une éradication de l'existentiel étrangères à d'éventuelles interférences pathogènes des affects et aux suites toujours à craindre de leur clivage, à fournir les preuves de son infrangible substantialité... par ma foi ! eussé-je dit de la prose postmomiederniste sans que j'en susse rien ?... je ne débite pourtant pas n'importe quoi... je ne suis pas un robinet... la résistance et le radicalisme ont fait leur temps !... l'artiste réfractaire au consensus appartient au passé !... jetons la révolte aux orties et prenons le froc !... quel équilibre chez les postnudernistes !... où perçent à l'occasion le baroque, le kitsch et le rococo... ils planent dans les sphères célestes du nouvel académisme pseudo-moderne... harmonie ! sérénité !réconciliation et inexpression !... la trinité des néoconformistes !... les Trois Mousquetaires aux quatre rapières rouillées !... l'électriquetis du postflamberge-au-vent !... le postalexandredumadernisme !... le plus d'effets visuels possible et le moins possible de matière !...
 
(in Frédéric Baal, Chronique de l'ère mortifère, La Différence, 2014)

Est-il bien nécessaire de préciser que tout ce livre se lit à voix haute, pour la plus grande frayeur de vos voisins ?

Image, pas image ?

Sur la question de l'image, il est instructif de comparer Jean Follain et Daniel Boulanger (1922 - 2014) sur le même thème :



L'ennui

Des usines où l’ennui sévit
sortent des ouvriers
qui portent ses couleurs
nul d’entre eux n’a fait le tour du monde
pas plus que la fille qui ramène
le lait glacé et le pain blême
et quand tout le monde est rentré
pour tromper l’attente éternelle
elle chante seule
le chant nuptial
qui vit dans sa rose poitrine.

(in Jean Follain, 
Exister suivi de Territoires
Poésie Gallimard)




Retouche à l'ennui

théâtre vide
une forme sans nom
passe entre les portants
et mêle aux voix d'un texte
où des couleurs s'en vont
sous prétexte de sang
sa main livide

(in Daniel Boulanger,
Hôtel de l'image suivi de Drageoir,
Poésie Gallimard)

mardi 4 novembre 2014

Le jour aux trousses -- Ilse Aichinger



ORTSANFANG

Ich traue dem Frieden nicht,
den Nachbarn, de, Rosenhecken,
dem geflüsterten Wort.
Ich hörte,
daß sie die Haüte an die Schlinge legen,
daß sie die Bänke kippen vor dem Winter,
ihre Jauchzer flogen
zum Schlaf gerüstet
durch Schul- und Kirchenhaüser
auf und fort.
Wer erwartet noch die Vögel,
die bleiben,
den Rauch übers kurze Gras ?



ENTRÉE DU HAMEAU

Je ne me fie pas à la paix,
aux voisins, aux haies de roses,
à la parole chuchotée.
On dit
qu'ils prennent les peaux au collet,
renversent les bancs avant l'hiver,
j'ai entendu leurs cris de joie
fuser,
prêts pour le sommeil,
à travers écoles et chapelles.
Qui espère encore les oiseaux
qui restent,
la fumée retombée sur l'herbe rase ?


 


ORTSENDE

Das Dorf streicht weg,
gebt ihm den Abschied,
ermattet und zergraben
laßt es liegen,
so, bleischwer,
die Traufen offen, trocken,
von der Sonne festgerammt,
nichts hoch am Himmel,
die letztz Schabe,
die vor der Sintflut
ohne Noah Rettung fand,
kriecht in den Trümpel,
der neue Zöllner lacht.



SORTIE DE HAMEAU

Le village s'en va,
dites-lui au revoir,
épuisé, creusé de toute part,
laissez-le ainsi,
dans sa lourdeur de plomb,
les gouttières béantes, à sec,
crucifié de soleil,
rien là-haut dans le ciel,
la dernière punaise,
qui a su échapper au déluge
sans l'aide de Noé,
se glisse dans la mare,
et le nouveau douanier de rire.




Impossible de lire Ilse Aichinger sans penser lire un recueil de comptines des pays perdus. 

Dans l'introduction très personnelle qu'elle donne à sa traduction des poésies complètes d'Ilse Aichinger, sous le titre Le jour aux trousses (Orphée La différence, 1992), Rose-Marie François offre bien d'autres pistes de lecture, dont celle-ci, prise à Ilse Aichinger, justement, lectrice de Nelly Sachs : "Elle encourage chaque fois le lecteur attentif à renouveler la tentative de traduire son mutisme en silence, en ce silence engagé sans lequel ni la langue ni la conversation ne sont possibles"




DREIZEHN JAHRE

Die Laubhüttenfest ist weit,
der Glanz der Kastanien,
aufgereiht am Fenster des Gartenhauses.
Und noch im Raum
die Kerze
die Religionen der Welt.

Der Wüstenstaub unter Fahradschlauch.
Nach diesem Mittag
kommt die Dämmerung schneller.
Die Gefährten
und ein grünes Grab,
Rajissa.

Wir kommen abends wieder,
wir kommen nimmermehr.



TREIZE ANS

Elle est loin, la fête des tabernacles,
l'éclat des châtaignes
rangées devant la fenêtre du jardin.
Et dans la pièce encore
le cierge,
les religions du monde.

Poussière du désert sous le pneu du vélo.
Après ce midi,
le crépuscule vient plus vite.
Les compagnons
et une tombe verte,
Rajissa.

Nous reviendrons le soir,
nous ne viendrons jamais plus.





Plus sur Ilse Aichinger, ici.
Sur le couple que formèrent Gunter Eich et Ilse Aichinger, on peut lire la belle étude Begegnungen in der Dichtung de Christine Lubkoll dans Bi-Textualität : Inszenierungen des Paares édité par Annegret Heitmann,Sigrid Nieberle,Barbara Schaff et Sabine Schülting (Erich Schmidt Verlag, 2001)

lundi 3 novembre 2014

Les mots sans les choses -- Eric Chauvier


Encore une fois, le problème est plus profond. Il apparaît à la lecture des livres de Michel Foucault. Voilà un homme qui produisit une œuvre si protéiforme, si diffractée et si dense à la fois, qu'elle semblait par bien des aspects reproduire la dissonance de la vie même. Mais cette impression était trompeuse, car le problème technique demeurait. Comme dans le cas de pierre Bourdieu, le comprendre ne permit pas de ne pas le reproduire. Revenons au cœur technique dudit problème pour admettre que Foucault ne prit pas la parole comme le firent Jean Genet, William Burroughs ou Hervé Guibert, qui ne dissocièrent pas leur vie de leur œuvre. la sienne fut même le fruit d'un long travail d'esquive. De n'avoir jamais explicitement intégré l'histoire de sa vie à la marge dans celle de ses écrits sur les marges (marges de la sexualité, de la santé mentale, de la vie carcérale), de n'avoir jamais voulu décrire la société en y incorporant sa présence sociale, il élaborera des théories qui reflétaient sa vie (sa singularité par suite de son isolement ; son isolement par suite de sa singularité), mais d'une façon décloisonnée. Michel Foucault produisit des substituts théoriques d'une finesse extrême, mais sans ancrer son œuvre dans le terreau de son existence. Si le parfum de la marge était un ersatz, c'est que, comme Pierre Bourdieu, il n'osa pas employer la première personne du singulier afin de décrire sa trajectoire de chercheur. Avec Michel Foucault, la raison scolastique remplit une fonction que bien d'autres lui firent jouer avant lui : celle de catharsis. Ce qui fut dit entre les lignes n'avait plus à être dit de façon explicite. Inventer un "implicite scientifique", c'était finir d'expier, puis oublier - peut-être. Intégrer cette part dissonante de soi n'eût pourtant pas constitué une marque d'égocentrisme, mais bel et bien une tentative d'inciter ceux qui auront recours aux études sur les marges et la souffrance à une réserve au moment d'employer leurs armadas théoriques. Expliquer d'où provenaient les catégories théoriques, dans quel vécu sexuel de l'auteur, dans quelle incorporation autobiographique elles s'inscrivaient, auraient peut-être permis à ses héritiers de se sensibiliser à la nécessité d'une description juste du monde social - où la présence de celui qui observe ne peut être fantomatique. Le thème de la marge exige aussi de la précision ; sa visée morale ne dispense pas d'adopter un regard empreint d'acuité. En déconnectant, même avec une parfaite subtilité, la science de la vie, Michel Foucault inventa une nouvelle façon de confondre le mot et la chose : le point où la science de l'Homme donne l'impression de ne plus les confondre. Pour cette raison, il fut avant tout un grand écrivain. Ce que chacun savait, quoique pour de mauvaises raisons.

(in Eric Chauvier, Les mots sans les choses, Allia, 2014)


Rauschenberg (1925 - 2008), Signs (1970)


Genet, Burroughs ou Guibert furent certes (à des degrés divers) de "grands écrivains" ; leur apport à la sociologie reste toutefois des plus limités ... Avec ce bref essai, Eric Chauvier poursuit sa critique des sciences sociales comme enquête à sens unique (voir Anthropologie de l'ordinaire - Une conversion du regard, Anarchasis, 2011) et insiste ici sur l'aliénation qui résulte du caractère pervasif d'un vocabulaire technique déconnecté de son objet (voir aussi La crise commence où finit le langage, Allia, 2009) ; déconnexion d'ailleurs relative tant ce vocabulaire "hors sol" peut en retour avoir des influences majeures sur les conditions concrètes de l'existence, comme il le montre à propos du concept de "ville-monde" qui n'est qu'une prophétie auto-réalisatrice, un programme politique pour la ville de demain, et certainement pas un concept permettant de parler de la ville concrète d'aujourd'hui.

Question de génération aussi : les presque 50 ans qui séparent Chauvier de Foucault ont permis l'émergence de cette conversion du regard dont le premier fait la pierre angulaire de sa démarche mais que les travaux du second ont rendu pensable ; en fait foi la "lignée intellectuelle" qui mène de Dumézil (caché sous le masque de Loki) à Didier Eribon (Retour à Reims, Fayard, 2009 ; en poche chez Flammarion, collection Champs Essais) en passant par Foucault ou Bourdieu.