mardi 30 août 2011

Partie perdue -- Pierre Reverdy


Esperanza


Dans le détour qui nous engage à peine
La dédicace d'un sourire
Une maille de l'autre lien
Jamais perdu
Soulève la chair qui respire
Retins le souffle dans ta main
Une aile palpite à ma tempe
Je pars demain
Et dans le train bleu qui déraille
Le feuillage des souvenirs
La lampe plus basse que la nuit
Une rancune inconsolable
C'est tout dans le calcul des songes
Mentir pour plaire
Sans faiblir
Il n'y aura jamais plus de monde
Au détour pour nous voir mourir


in Le Chant des morts (1944-1948)



Josep Grau-Garriga
Untitled Red Line 

lundi 29 août 2011

La parole -- Pierre Reverdy


(découvert via Le Clown Lyrique)


Si la lumière s'éteint, tu restes seul devant la nuit. Et ce sont tes yeux ouverts qui t'éclairent.

Du jardin, montent des bruits que tu n'écoutes pas. De la rouille des feuilles et des branches, l'eau court jusqu'au matin, et elle change de voix. Et, tout à coup, tu penses au portrait blanc qu'encadre la fenêtre. Mais personne ne passe et ne regarde. Et pas même le vent ne vient troubler les arbres, animer cette immobilité et ce silence où ton esprit blessé se relève et tournoie.






jeudi 25 août 2011

La bourgeoisie comme société anonyme -- Roland Barthes


Pièce montée
Denys Granier-Deferre (2009)




in Le mythe aujourd'hui, seconde partie de Mythologies (1957)

(...)
Quels que soient les accidents, les compromis, les concessions et les aventures politiques, quels que soient les changements techniques, économiques ou même sociaux que l'histoire nous apporte, notre société et encore une société bourgeoise. Je n'ignore pas que depuis 1789, ne France, plusieurs types de bourgeoisie se sont succédé au pouvoir ; mais le statut profond demeure, qui est celui d'un certain régime de propriété, d'un certain ordre, d'une certaine idéologie. Or il se produit dans la dénomination de ce régime, un phénomène remarquable : comme fait économique, la bourgeoisie est nommée sans difficulté : le capitalisme se professe (1). Comme fait politique, elle se reconnait mal : il n'y a pas de parti "bourgeois" à la Chambre. Comme fait idéologique, elle disparaît complètement : la bourgeoisie a effacé son nom en passant du réel à sa représentation, de l'homme économique à l'homme mental : elle s'arrange des faits, mais ne compose pas avec les valeurs, elle fait subir à son statut une véritable opération d'ex-nomination ; la bourgeoisie se définit comme la classe sociale qui ne veut pas être nommée. "Bourgeois", "petit-bourgeois", "capitalisme (2)", "prolétariat (3)", sont les lieux d'une hémorragie incessante : hors d'eux le sens s'écoule, jusqu'à ce que le nom en devienne inutile.
Ce phénomène d'ex-nomination est important, il faut l'examiner un peu en détail. Politiquement, l'hémorragie du nom bourgeois se fait à travers l'idée de nation. Ce fut une idée progressive en son temps, qui servit à exclure l'aristocratie ; aujourd'hui, la bourgeoisie se dilue dans la nation, quitte à en rejeter les éléments qu'elle décrète allogènes (les communistes). Ce syncrétisme dirigé permet à la bourgeoisie de recueillir la caution numérique de ses allés temporaires, toutes les classes intermédiaires, donc "informes". Un usage déjà long n'a pu dépolitiser profondément le mot nation ; le substrat politique est là, tout proche, telle circonstance tout d'un coup le manifeste : il y a, à la Chambre, des partis "nationaux" et le syncrétisme nominal affiche ici ce qu'il prétendait cacher : une disparité essentielle. On le voit, le vocabulaire politique de la bourgeoisie postule déjà qu'il y a un universel : en elle, la politique est déjà une représentation, un fragment d'idéologie.
Politiquement, quelque soit l'effort universaliste de son vocabulaire, la bourgeoisie finit par se heurter à un noyau résistant, qui est, par définition,le parti révolutionnaire. Mais le parti ne peut constituer qu'une richesse politique : en société bourgeoise, il n'y a ni culture ni morale prolétarienne, il n'y a pas d'art prolétarien : idéologiquement, tout ce qui n'est pas bourgeois est obligé d'emprunter à la bourgeoisie. L'idéologie bourgeoise peut donc emplit tout et sans danger y perdre son nom : personne, ici, ne le lui renverra ; elle peut sans résistance subsumer le théâtre, l'art, l'homme bourgeois sous leurs analogues éternels ; en un mot, elle peut s'ex-nommer sans frein, quand il n'y a plus qu'une seule et même nature humaine : la défection du nom bourgeois est ici totale.
Il y a sans doute des révoltes contre l'idéologie bourgeoise. C'est ce qu'on appelle en général l'avant-garde. Mais ces révoltes sont socialement limitées, elles restent récupérables. D'abord parce qu'elles proviennent d'un fragment même de la bourgeoisie, d'un groupe minoritaire d'artistes, d'intellectuels, sans autre public que la classe même qu'ils contestent, et qui restent tributaires de son argent pour s'exprimer. Et puis, ces révoltes s'inspirent toujours d'une disctinc-tion très forte entre le bourgeois éthique et le bourgeois politique : ce que l'avant-garde conteste, c'est le bourgeois en art, en morale, c'est, comme au plus beau temps du romantisme, l'épicier, le philistin ; mais, de contestation politique, aucune (4). Ce que l'avant-garde ne tolère pas dans la bourgeoisie, c'est son langage, non son statut. Ce statut, ce n'est pas forcément qu'elle l'approuve ; mais elle le met entre parenthèses : quelle que soit la violence de la provocation, ce qu'elle assume finalement, c'est l'homme délaissé, ce n'est pas l'homme aliéné ; et l'homme délaissé, c'est encore l'Homme Éternel (5).
Cet anonymat de la bourgeoisie s'épaissit encore lorsqu'on passe de la culture bourgeoise proprement dite à ses formes étendues, vulgarisées, utilisées, à ce que l'on pourrait appeler la philosophie publique, celle qui alimenta la morale quotidienne, les cérémoniaux civils, les rites profanes, bref les normes non écrites de la vie relationnelle en société bourgeoise. C'est une illusion de réduire la culture dominante à son noyau inventif : il y a aussi une culture bourgeoise de pure consommation. La France toute entière baigne dans cette idéologie anonyme : notre presse, notre cinéma, notre théâtre, notre littérature de grand usage, nos cérémoniaux, notre Justice, notre diplomatie, nos conversations, le temps qu'il fait, le crime que l'on juge, le mariage auquel on s'émeut, la cuisine que l'on rêve, le vêtement que l'on porte, tout, dans notre vie quotidienne, est tributaire de la représentation que la bourgeoisie _se fait et nous fait_ des rapports de l'homme et du monde. Ces formes "normalisées" appellent peu l'attention, à proportion même de leur étendue ; leur origine peut s'y perdre à l'aise : n'étant ni directement politiques, ni directement idéologiques, elles vivent paisiblement entre l'action des militants et le contentieux des intellectuels ; plus ou moins abandonnées des uns et des autres, elles rejoignetn la masse énorme de l'indifférencié, de l'insignifiant, bref de la nature. C'est pourtant par son éthique que la bourgeoisie pénètre la France : pratiquées nationalement, les normes bourgeoises sont vécues comme des lois évidentes d'un ordre naturel : plus la classe bourgeoise propage ses représentations, plus elles se naturalisent. Le fait bourgeois s'absorbe dans un univers indistinct, dont l'habitant unique est l'Homme Éternel, ni prolétaire, ni bourgeois.
C'est donc en pénétrant dans les classes intermédiaires que l'idéologie bourgeoise peut perdre le plus sûrement son nom. Les normes petites-bourgeoises sont des résidus de la culture bourgeoise, ce sont des vérités bourgeoises dégradées, appauvries, commercialisées, légèrement archaïsantes, ou si l'on préfère : démodées. L'alliance politique de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie décide depuis plus d'un siècle de l'histoire de la France : elle a été rarement rompue, et chaque fois sans lendemain (1848, 1871, 1936). Cette alliance s'épaissit avec le temps, elle devient peu à peu symbiose ; des réveils provisoires peuvent se produire, mais  l'idéologie commune n'est plus jamais mise en cause : une même pâte "naturelle" recouvre toutes les représentations "nationales" : le grand mariage bourgeois, issu d'un rite de classe (la présentation et la consomption des richesses), ne peut avoir aucun rapport avec le statut économique de la petite bourgeoisie : mais par la presse, les actualités, la littérature, il devient peu à peu la norme même, sinon vécue, du moins rêvée, du couple petit-bourgeois. La bourgeoisie ne cesse d'absorber dans son idéologie toute une humanité qui n'a point son statut profond, et qui ne peut le vivre que dans l'imaginaire, c'est-à-dire dans une fixation et un appauvrissement de la conscience (6). En répandant ses représentations à travers tout un catalogue d'images collectives à usage petit-bourgeois, la bourgeoisie consacre l'indifférenciation illusoire des classes sociales : c'est à partir du moment où une dactylo à vingt-cinq mille francs par mois se reconnaît dans le grand mariage bourgeois que l'ex-nomination bourgeoise atteint son plein effet.
La défection du nom bourgeois n'est donc pas un phénomène illusoire, accidentel, accessoire, naturel ou insignifiant : il est l'idéologie bourgeoise même, le mouvement par lequel la bourgeoisie transforme la réalité du monde en image du monde, l'Histoire en Nature. Et cette image a ceci de remarquable qu'elle est une image renversée (7). Le statut de la bourgeoisie est particulier, historique : l'homme qu'elle représente sera universel, éternel ; la classe bourgeoise a édifié justement son pouvoir sur des progrès techniques, scientifiques, sur une transformation illimitée de la nature : l'idéologie bourgeoise restituera une nature inaltérable : les premiers philosophes bourgeois pénétraient le monde de significations, soumettaient toute chose à une rationalité, les décrétant destinées à l'homme : l'idéologie bourgeoise sera scientiste ou intuitive, elle consacrera le fait ou percevra la valeur, mais refusera l'explication : l'ordre du monde sera suffisant ou ineffable, il ne sera jamais signifiant. Enfin, l'idée première d'un monde perfectible, mobile, produira l'image renversée d'une humanité immuable, définie par une identité infiniment recommencée. Bref, en société bourgeoise contemporaine, le passage du réel à l'idéologique se définit comme le passage d'une anti-physis à une pseudo-physis.


(1) "Le capitalisme est condamné à enrichir l'ouvrier", nous dit Match
(2) Le mot "capitalisme" n'est pas tabou économiquement, il l'est idéologiquement : il ne saurait pénétrer dans le vocabulaire des représentations bourgeoises. Il fallait l'Égypte de Farouk pour qu'un tribunal condamnât nommément un prévenu pour "menées anticapitalistes".
(3) La bourgeoisie n'emploie jamais le mot "prolétariat", qui est réputé un mythe de gauche, sauf lorsqu'il y a intérêt à imaginer le prolétariat dévoyé par le parti communiste.
(4) Il est remarquable que les adversaires éthiques (ou esthétiques) de la bourgeoisie restent pour la plupart indifférents, sinon même attachés à se déterminations politiques. Inversement, les adversaires politiques de la bourgeoisie négligent de condamner profondément ces représentations : ils vont même souvent jusqu'à les partager. Cette rupture profite à la bourgeoisie, elle lui permet de brouiller son nom. Or la bourgeoisie ne devrait se comprendre que comme synthèse de ses déterminations et de ses représentations.
(5) Il peut y avoir des figures "désordonnées" de l'homme délaissé (Ionesco par exemple). Cela n'enlève rien à la sécurité des Essences.

(6) La provocation d'un imaginaire collectif est toujours une entreprise inhumaine, non seulement parce que le rêve essentialise la vie en destin, mais aussi parce que le rêve est pauvre et qu'il est la caution d'une absence.
(7) "Si les hommes et leurs conditions apparaissent dans toute l'idéologie renversés comme dans une chambre noire, ce phénomène découle de leur processus vital historique ..." Marx, Idéologie allemande



mercredi 24 août 2011

Arrêt ...



Rembrandt
Philosophe en méditation (1632)
Musée du Louvre, Paris




Si nous arrêtons tout mouvement,
Du repos viendra l’activité.


Seng-ts'an (Sosan),


troisième patriache chinois, dans l'unique texte qui lui soit (traditionnellement) attribué, le Hsin Hsin Min (Shinjinmei), traduit et commenté par Philippe Coupey dans Le ventre du dragon (chez Deux versants).

Une traduction anglaise en ligne ici.




Le rapprochement avec les commentaires de Jean-François Billeter sur le Ts'i Wou Louen de Tchouang-Tseu et plus généralement sur la méditation aurait pu m'apparaître un peu plus tôt !



mardi 23 août 2011







Les autres morceaux et vidéos valent aussi le détour !
Découvert via l'excellent Foxy Digitalis.


Les civilisés vous dépèceront en souriant -- Derrick Jensen


Zdzisław Beksiński (1929-2005)
1983

Vous voulez vraiment voir la haine ? Vous voulez vraiment voir la violence ? Contrecarrez le projet des civilisés. Faites les taire. Stoppez leur destruction de la planète.
Les civilisés vous dépèceront en souriant.

Extrait de Endgame (2006) de Derrick Jensen.

Quelques extraits, de ce livre et d'autres, ici.
A écouter aussi, ici, pour les anglophones, et à lire, , pour les francophones !

Et puis, tant qu'on y est, cela, qui donnera peut-être aux anglophones envie de lire la suite (Lierre Keith, The Vegetarian Myth: Food, Justice and Sustainability).




Inside Fukushima -- Kazuma Obara




Quelques images d'un reportage non autorisé de Kazuma Obara sur le site de la centrale de Fukushima, ici.



lundi 22 août 2011

Shoplifters of the World Unite -- Slavoj Žižek







But one should also avoid the temptation of the narcissism of the lost cause: it’s too easy to admire the sublime beauty of uprisings doomed to fail. Today’s left faces the problem of ‘determinate negation’: what new order should replace the old one after the uprising, when the sublime enthusiasm of the first moment is over? In this context, the manifesto of the Spanish indignados, issued after their demonstrations in May, is revealing. The first thing that meets the eye is the pointedly apolitical tone: ‘Some of us consider ourselves progressive, others conservative. Some of us are believers, some not. Some of us have clearly defined ideologies, others are apolitical, but we are all concerned and angry about the political, economic and social outlook that we see around us: corruption among politicians, businessmen, bankers, leaving us helpless, without a voice.’ They make their protest on behalf of the ‘inalienable truths that we should abide by in our society: the right to housing, employment, culture, health, education, political participation, free personal development and consumer rights for a healthy and happy life.’ Rejecting violence, they call for an ‘ethical revolution. Instead of placing money above human beings, we shall put it back to our service. We are people, not products. I am not a product of what I buy, why I buy and who I buy from.’ Who will be the agents of this revolution? The indignados dismiss the entire political class, right and left, as corrupt and controlled by a lust for power, yet the manifesto nevertheless consists of a series of demands addressed at – whom? Not the people themselves: the indignados do not (yet) claim that no one else will do it for them, that they themselves have to be the change they want to see. And this is the fatal weakness of recent protests: they express an authentic rage which is not able to transform itself into a positive programme of sociopolitical change. They express a spirit of revolt without revolution.

The situation in Greece looks more promising, probably owing to the recent tradition of progressive self-organisation (which disappeared in Spain after the fall of the Franco regime). But even in Greece, the protest movement displays the limits of self-organisation: protesters sustain a space of egalitarian freedom with no central authority to regulate it, a public space where all are allotted the same amount of time to speak and so on. When the protesters started to debate what to do next, how to move beyond mere protest, the majority consensus was that what was needed was not a new party or a direct attempt to take state power, but a movement whose aim is to exert pressure on political parties. This is clearly not enough to impose a reorganisation of social life. To do that, one needs a strong body able to reach quick decisions and to implement them with all necessary harshness.




Conclusion d'un article (qui réussit à placer Staline et Zygmunt Bauman à quelques paragraphes d'écart !) disponible sur le site de la London Review of Books, ici.





Ici, en France, nous serons bientôt en novembre 2011 ; quoi, en six ans ? Des plans Marshall en carton-pâte, une Fadela Amara pour la galerie, du Kärcher et quelques saillies d'Hortefeux, histoire de rappeler qui sont les vrais Gaulois et comment ils se pensent drôles.

Quoi ? Quoi, non pour répondre, c'est certainement trop demander, mais pour ne serait-ce qu'entendre ce qu'écrivait Mohamed Rouabhi :


Où allons-nous maintenant. Que nous réservera l’avenir. Un nouveau sursaut républicain ? Un de plus ? Nous avons laissé nos rêves s’étioler et flétrir. Qui croit, en toute sincérité, que cela changera un jour et que la machine s’inversera, que le rouleau compresseur cessera de tracer des routes à travers les corps de tous ceux qui ont le malheur de trébucher une fois ?

Pour beaucoup d’entre nous, nous portons la vie à bout de bras, chaque jour, pour la mener au lendemain, pour recommencer le jour d’après la même chose. Notre existence est-elle devenue un fardeau, pour que nous n’ayons même plus conscience du peu de joie qu’elle nous procure ? Et du peu de temps que nous consacrons à lui donner le visage de l’insouciance et du simple plaisir de vivre, comme ça, gratuitement, pour le simple plaisir de la vivre ?

Qui croit sincèrement, au fond de lui-même, que cette société que nous avons construite sur une faille sismique, sera capable de résister encore aux cataclysmes à venir et recommencer comme si de rien n’était ?

Sans jamais essayer de boucher les trous dans le sol.


jeudi 18 août 2011

Sun Ra (1914 - 1993)


Loin de moi la prétention de connaître ne fût-ce qu'une faible partie de l'impressionnante discographie de Sun Ra et de son Arkestra ... je viens seulement de réécouter le disque qui m'a révélé leur existence, disque que j'avais acheté sur sa curieuse mine (un détail du Jardin des délices de Bosch en couverture, c'est une rareté, même au rayon free jazz !) ; ce devait être en 1975 ... deux faces, une au festival de Berlin et l'autre au festival de Donaueschingen en 1970.

It's after the end of the world,
Don't you know that yet ?

(disque MPS réédité en CD par Universal)









Moi qui ne connaissais que Mingus, Coltrane, Coleman et Shepp, ce fut une découverte assez angoissante, que je ne referai que plus tard, dans un autre style, avec la batterie de Sunny Murray (le choc de l'album Sunflower sur BYG, avec Ken Terroade !).
Que penser de cet étrange salmigondis d'où rien ne semblait vraiment prendre forme (l'enregistrement n'est pas parfait mais il n'y est pour rien) et dont, pourtant, il est difficile de se détacher, quand bien même, malgré les écoutes répétées, on ne se sent pas progresser d'un iota vers une "compréhension". Presque trente ans après, j'en suis encore là ; j'ai vu jouer l'Arkestra, j'en ai quelques autres albums (ceux sortis par Leo Records, en particulier), je "connais" ce son, il ne devrait plus me surprendre ou me désorienter, et pourtant, si je remets celui-là je suis perdu à nouveau: Unheimlich schön, pour reprendre le titre d'une œuvre de Luc Ferrari !

If you're not a reality,
Whose myth are you ?

If you're not a myth,
Whose reality are you ?

Tout comme je peux réécouter sans me lasser les deux albums sur Horo de son quartet de 1978 avec John Gilmore (tsx, qui dirigera brièvement - il meurt en 1995 - l'Arkestra après le "départ" de Sun Ra vers d'autres dimensions ; aujourd'hui, c'est Marshall Allen qui dirige le vaisseau), Michael Ray (tp, qui venait de rejoindre l'Arkestra) et Luqman Ali (dr).
Une petite préférence pour Other voices, other blues sur New steps mais cela n'est rien devant le saisissement éprouvé sur ces deux albums non devant la maîtrise d'une palette de styles mais devant un perpétuel bouillonnement, un incessant morphing qui transporte chaque morceau à travers toute l'histoire du jazz.
Luqman Ali borde la toile avec souplesse, les bleeps de Sun Ra affolent l'aiguille du compas, John Gilmore et Michael Ray louvoient des marchin' bands à l'abstract free en passant par ce hard bop dans lequel John Gilmore avait gravé un disque d'anthologie avec Clifford Jordan (Blowing in from Chicago, 1957).

New steps a été réédité en CD chez Atomic records et semble encore disponible ; pour Other voices, other blues, je ne sais pas.
Blowing in from Chicago a été réédité comme second disque de l'album Blowin' sessions chez Blue Note (sur le premier disque, Johnny Griffin, John Coltrane et Hank Mobley !).




Effondrement moral ... vous avez dit moral ?


Encore un joli tableautin tiré d'une étude des Nations-Unies de 2007 ; cette étude est disponible dans son intégralité ici.





En agrandissant un peu, vous y trouverez un classement des principaux pays de l'OCDE pour le bien-être des enfants, classement global et ventilé sur les six axes de l'enquête : bien-être matériel, santé et sécurité, éducation, relation familiales, comportements et risques, bien-être subjectif.

Pas de quoi pavoiser pour la France ... 
Le Royaume-Uni ferme fièrement la marche, ne se classe jamais dans le premier tiers sur aucun des six axes de l'étude et se classe cinq fois dans le dernier tiers.

A combiner avec une autre étude de 2010 du même centre Innocenti, sur les inégalités entre enfants dans les pays riches ; le Royaume-Uni pointe encore en queue, seuls la Slovaquie, les États-Unis, la Grèce et l'Italie réussissant à faire pire. Cette fois, la France pointe au milieu du classement avec une sobre médiocrité.

Si le découragement ne vous a pas encore gagné, faites un tour aussi du côté de cette autre étude récente qui vient améliorer la méthodologie de l'étude de 2007 (prise en compte des interactions entre les facteurs), sans changer fondamentalement la grosse image, du moins pour les quatre pays analysés (Allemagne, France, Pays-Bas, Royaume-Uni) :

In other words, deprivation in monetary and non-monetary terms does not seem to be concentrated on a few particular groups but rather spread out across the population. Hence, instead of a small number of children experiencing deprivation in large numbers of domains, large numbers of children are likely to face deprivation in a few domains.
(...)
In terms of cross-country analysis, cumulative deprivation patterns point towards the Netherlands as the country with the lowest proportions of children experiencing simultaneous deprivation in different domains. By the same token, cumulative deprivation appears most prevalent in the UK. 



David Cameron a bien raison de parler d'effondrement moral ; si on ne peut plus faire respecter quelque chose d'aussi simple et évident que "pauvre mais honnète", où va-t-on ?



Le déshonneur des poètes -- Benjamin Péret (1899-1959)


On se souvient trop de ce court texte pour la critique assassine d'Aragon (*) et d'Eluard, moins de Pierre Emmanuel ou Loys Masson, bien oubliés, et pas assez pour la position que Benjamin Péret y revendique pour la poésie.






Si l'on cherche la signification originelle de la poésie, aujourd'hui dissimulée sous les mille oripeaux de la société, on constate qu'elle est le véritable souffle de l'homme, la source de toute connaissance et cette connaissance elle-même sous son aspect le plus immaculé. En elle se condense toute la vie spirituelle de l'humanité depuis qu'elle a commencé à prendre conscience de sa nature ; en elle palpitent maintenant ses plus hautes créations et, terre à jamais féconde, elle garde perpétuellement en réserve les cristaux incolores et les moissons de demain. Divinité tutélaire aux mille visages, on l'appelle ici amour, là liberté, ailleurs science. Elle demeure omnipotente, bouillonne dans le récit mythique de l'Esquimau, éclate dans la lettre d'amour, mitraille le peloton d'exécution qui fusille l'ouvrier exhalant un dernier soupir de révolution sociale, étincelle dans la découverte du savant, défaille, exsangue, jusque dans les plus stupides productions se réclamant d'elle et son souvenir, éloge qui voudrait être funèbre, perce encore dans les paroles momifiées du prêtre, son assassin, qu'écoute le fidèle la cherchant, aveugle et sourd, dans le tombeau du dogme où elle n'est plus que fallacieuse poussière.

Ses innombrables détracteurs, vrais et faux prêtres, plus hypocrites que les sacerdoces de toutes les églises, faux témoins de tous les temps, l'accusent d'être un moyen d'évasion, de fuite devant la réalité, comme si elle n'était pas la réalité elle-même, son essence et son exaltation. Mais, incapables de concevoir la réalité dans son ensemble et ses complexes relations, ils ne la veulent voir que sous son aspect le plus immédiat et le plus sordide. Il n’aperçoivent que l'adultère sans jamais éprouver l'amour, l'avion de bombardement sans se souvenir d'Icare, le roman d’aventures sans comprendre l'aspiration poétique permanente, élémentaire et profonde qu'il a la vaine ambition de satisfaire. Ils méprisent le rêve au profit de leur réalité comme si le rêve n'était pas un de ses aspects et le plus bouleversant, exaltent l'action aux dépens de la méditation comme si la première sans la seconde n'était pas un sport aussi insignifiant que tout sport. Jadis, ils opposaient l'esprit à la matière, aujourd'hui ils défendent la matière contre l'esprit. En fait c'est à l'intuition qu'ils en ont au profit de la raison sans se souvenir d'où jaillit cette raison.

Les ennemis de la poésie ont eu de tout temps l'obsession de la soumettre à leurs fins immédiates, de l'écraser sous leur dieu ou, maintenant, de l'enchaîner au ban de la nouvelle divinité brune ou "rouge" - rouge-brun de sang séché - plus sanglante encore que l'ancienne. Pour eux, la vie et la culture se résument en utile et inutile, étant sous-entendu que l'utile prend la forme d’une pioche maniée à leur bénéfice. Pour eux, la poésie n'est que le luxe du riche, aristocrate ou banquier, et si elle veut se rendre "utile" à la masse, elle doit se résigner au sort des arts "appliqués", "décoratifs", "ménagers", etc.

D'instinct, ils sentent cependant qu'elle est le point d'appui réclamé par Archimède, et, craignent que, soulevé, le monde ne leur retombe sur la tête. De là, l'ambition de l'avilir, de lui retirer toute efficacité, toute valeur d'exaltation pour lui donner le rôle hypocritement consolant d'une sœur de charité.

Mais le poète n'a pas à entretenir chez autrui une illusoire espérance humaine ou céleste, ni à désarmer les esprits en leur insufflant une confiance sans limite en un père ou un chef contre qui toute critique est sacrilège. Tout au contraire, c'est à lui de prononcer les paroles toujours sacrilèges et les blasphèmes permanents. Le poète doit d'abord prendre conscience de sa nature et de sa place dans le monde. Inventeur pour qui la découverte n'est que le moyen d'atteindre une nouvelle découverte, il doit combattre sans relâche les dieux paralysants acharnés à maintenir l'homme dans sa servitude à l'égard des puissances sociales et de la divinité qui se complètent mutuellement. Il sera donc révolutionnaire, mais non de ceux qui s'opposent au tyran d'aujourd'hui, néfaste à leurs yeux parce qu'il dessert leurs intérêts, pour vanter l'excellence de l'oppresseur de demain dont ils se sont déjà constitués les serviteurs. Non, le poète lutte contre toute oppression : celle de l'homme par l'homme d'abord et l'oppression de sa pensée par les dogmes religieux, philosophiques ou sociaux. Il combat pour que l'homme atteigne une connaissance à jamais perfectible de lui-même et de l'univers. Il ne s'ensuit pas qu'il désire mettre la poésie au service d'une action politique, même révolutionnaire. Mais sa qualité de poète en fait un révolutionnaire qui doit combattre sur tous les terrains : celui de la poésie par les moyens propres à celle-ci et sur le terrain de l'action sociale sans jamais confondre les deux champs d'action sous peine de rétablir la confusion qu'il s'agit de dissiper et, par suite, de cesser d'être poète, c'est à dire révolutionnaire.



(Mexico 1945)








Affiche de Cassandre
non, le slogan n'est pas d'Aragon ...




(*)
Habitué aux amens et à l'encensoir stalinien, Aragon ne réussit cependant pas aussi bien que les précédents à allier Dieu et la patrie. Il ne retrouve le premier, si j'ose dire, que par la tangente et n'obtient qu'un texte à faire pâlir d'envie l'auteur de la rengaine radiophonique française : "Un meuble signé Lévitan est garanti pour longtemps."

Il est un temps pour la souffrance
Quand Jeanne vint à Vaucouleurs
Ah ! coupez en morceaux la Fance
Le jour avait cette pâleur
Je reste roi de mes douleurs.


mercredi 17 août 2011

Asymptotiquement ... le NARRR


Bonne formule d'un commentateur du blog de PJ :









C'est une fort bonne description de l'état asymptotique du miroir aux alouettes dont on nous a tant rebattu les oreilles sous le nom d' "économie de la connaissance" ; pour faire vite, la production, ça se fait avec les mains, c'est sale, c'est bon pour les sous-hommes, donc pas pour les occidentaux qui eux, bien sûr, regorgent tous d'idées neuves comme s'ils y étaient génétiquement prédisposés et feront tous métier de l'innovation technologique à haute valeur ajoutée.
S'il y a un autre fondement à cette économie - et qui ne soit pas de l'ordre de "mais, couillon de la lune, c'est via cette forme d'économie que la concentration du capital est la plus rapide", ce ne serait pas du jeu ! - merci de me l'indiquer.

Manque seulement à cette description la mention d'une classe au-dessus, concentrant le revenu de l'innovation produite par des ingénieurs élevés en batterie, eux-mêmes légèrement au-dessus des esclaves et des chômeurs (en attendant l'essor de la programmation évolutionniste qui les ramènera à l'un ou l'autre de ces statuts). 

Le problème associé à cet état asymptotique, c'est son apparente instabilité ; intuitivement, cela paraît intenable : les chômeurs occidentaux n'ont rapidement plus rien pour payer les produits des esclaves asiatiques, tout s'effondre et on passe à la dé-mondialisation, heureuse ou non selon les écoles. 
Dont acte ... mais cela dépend finalement de la part du capital qui est redistribuée ; si on veut bien admettre qu'au-delà d'une certaine quantité, le capital ne représente plus que du pouvoir pur et que la "sur-classe" n'est pas homogène mais au contraire en guerre intestine perpétuelle pour tout le pouvoir et que cela seul l'intéresse, et non l'accumulation du capital pour lui-même, on peut aussi admettre que cette sur-classe s'accorde sur la proportion de redistribution nécessaire pour maintenir l' "état des choses", ce "confort" minimal dont le niveau est à découvrir empiriquement et dont la nature doit être strictement contrôlée et orientée , lui permettant de se livrer aux délices de ces luttes barbares.
C'est de ce "confort" qui vient s'interposer devant la réalité dont parle Haruki Murakami ; son niveau est infiniment modulable en fonction des contextes et pas forcément "confortable" au sens usuel, juste suffisant pour inhiber toute velléité de mouvement par la peur de le perdre, pour soi même ou, surtout,  pour les siens (la carotte n'est jamais loin du bâton, les ineptes rodomontades de David Cameron, promettant de relever la morale de la déchéance où les pauvres l'ont fait tomber à coup d'expulsion des logements sociaux (*), permettent de s'en souvenir). Les délices de l’assurance-vie dont il est pointé ici qu'elle constitue la base sociale de la servitude volontaire, du moins au sein des "classes moyennes occidentales", en constituent un autre exemple.

Une sorte de non-accelerating riot rate rapacity. NARRR, c'est au moins aussi joli que NAIRU, non ?

Que quelques représentants de cette sur-classe aient pris position à plusieurs reprises pour une augmentation de leurs impôts (ici, par exemple) me paraît plus facile à analyser en partant de cette solution asymptotique et de sa stabilisation qu'en faisant l'hypothèse d'une épidémie de vertu ou de chutes de cheval sur le chemin de Damas.
On  peut aussi, mais cela revient finalement au même, remarquer que ces zélotes de l'auto-taxation ont souvent largement passé leur dlv : conscients, comme le rappelait Buffet il y a quelques années, que leur classe, "celle des riches", a gagné la lutte des classes, conscients peut être aussi du peu de temps qu'il leur reste à jouir de cette victoire et de leur capacité amoindrie de continuer cette lutte dans un environnement toujours aussi violent (ce n'est que "vue d'en-bas" que la sur-classe paraît homogène !), ils souhaiteraient simplement installer une "paix des braves" au voisinage des frontières issues du conflit. Voir aussi ici.



Restera ensuite à traiter avec le renchérissement prévisible des coûts de transport, l'autre puissant facteur derrière la déstabilisation à court terme de ce modèle. Noter qu'une fois stabilisé sous une forme exploitant au mieux de faibles coûts de transport, ce modèle pourrait aisément être "relocalisé", la mobilité restant l'apanage de la seule sur-classe.


(*) (source)

En fin de journée vendredi, David Cameron a déclaré sur la BBC que les fauteurs de troubles devaient être expulsés de leur logement social.

"Si vous vivez dans un logement social, vous profitez d'une maison à prix réduit et cela vous donne des responsabilités", a déclaré le Premier ministre conservateur. "Pendant longtemps, nous avons adopté une attitude trop molle envers les personnes qui pillent leurs communautés", a-t-il expliqué.

Au même moment, le conseil municipal de Wandsworth, un quartier du sud de Londres, a annoncé qu'un avis d'expulsion avait été émis contre l'un de ses locataires, dont le fils est soupçonné d'avoir participé à des violences à Clapham dans la nuit de lundi à mardi. La décision finale reviendra à un juge.







On peut se demander comment on peut à la fois soutenir comme ici un découpage en groupes vus comme homogènes et soutenir ailleurs un modèle de sériation en cours de constitution à l'échelle de la planète. La raison en est que la sériation se fait selon une échelle logarithmique et que ces échelles ont une délicieuse propriété : 
  • considérées dans leur ensemble, ces distributions n'ont pas d'autre structure que la loi d'échelle qui les définit et il n'y a donc pas, globalement, de moyen de couper la distribution ici ou là pour constituer des groupes homogènes ;
  • considérées localement, donc du point de vue d'un des maillons de la chaîne, les écarts de la série sont rapidement tellement importants, tant vers le haut que vers le bas, qu'il est inévitable que se forme une représentation en trois groupes, ceux qui sont en-dessous (nettement, disons ceux qui gagnent dix fois moins) ceux qui sont à mon niveau (en gros) et ceux qui sont au-dessus (nettement, disons ceux qui gagnent dix fois plus) ; 
  • que ces groupes localement définis, surtout "au-dessus" et "en-dessous" ne soient en rien homogènes (parmi ceux qui gagnent dix fois plus, il y en a qui gagnent cent fois plus, mille fois plus etc) n'enlève rien à la possibilité de créer une coupure "raisonnable" d'un point de vue local ; simplement, vu d'un autre maillon, les coupures sont ailleurs, ce qui est en accord avec le fait qu'il n'existe pas de structure globale.


On remarquera au passage que c'est cette structure qui sous-tend la "frustration" (au sens usuel et aussi au sens qu'on donne à ce mot en physique, sens qui reprend la notion de conflit entre un ordre local et un ordre global) que l'on sent dès qu'il est question d'action collective : dans tous les maillons de la chaîne, il existe une perception du "eux contre nous" mais il n'existe pas de point de coupure stable à l'échelle de la chaîne toute entière.
L'appel à l'action collective échoue sans cesse, soit sur le repliement du "nous" à une échelle micro-locale sans efficacité dont la limite est "moi" (constitution du groupe via "les ennemis de mes amis sont mes ennemis"), soit sur la dilution infinie par extensions successives (constitution du groupe via "les amis de mes amis sont mes amis).
L'issue répétitivement lassante de cette frustration, c'est la constitution locale d'un bouc émissaire situé en-dessous, chargé de tous les maux et en particulier, bien sûr, celui d’empêcher l'ascension vers le dessus : Jusqu'où ne serais-je pas monté sans tous ces impôts, charges, règlements etc qui entravent mon merveilleux dynamisme et ne profitent qu'à ces incapables d'assistés ? ne cesse de se lamenter chaque maillon de la chaîne ! Le tout couplé avec l'antienne également lassante : S'il faut changer quelque chose (peu importe quoi, d'ailleurs), que ceux du dessus commencent ! Au final, la structure de sériation en sort encore renforcée.



mercredi 10 août 2011

Guerres -- Alexandre Yterce


Alexandre Yterce
Regard III




Parce que finalement on ne sera pas à Futura cette année, on recommande Guerres d'Alexandre Yterce (CD Motus) dont est extraite la pièce Almagonie - Agonie qui clôturera le festival.

Yterce la présente ainsi :

ALMAGONIE - AGONIE

[Les sept paroles en croix] J'ai voulu que chaque son, accord, bruit sonne comme une déclaration déchirée, emporte tout sur son passage, ce tout d'une histoire troublée par ce toujours même ordre qui a établi les menaces d'anéantissement, la cruauté perverse, la déchéance. Qui, sans être fou, franchit ces bornes de la mesure où se désincarne la vie ?


Lectures du vent -- Silvia Baron Supervielle


Paru en 1988 chez Corti, c'est aujourd'hui encore mon recueil préféré de Silvia Baron Supervielle ; un recueil qui commence dans un murmure :


à moins que
la quête
du lierre
n'étrangle
l'arbre
existant


*

la vibration
me retient

à la surface
d'une note
disparue


*

ce qu'on entend
sans trêve
parler au fond
de soi muet
crève soudain
la terre du
papier




pour enfler lentement ainsi :




si nulle couleur ne ranime
à l'horizon sa direction
et aucune voie aucun tunnel
ne mènent et nulle bouche
ne rêve ni mot ne reconnaît
et pas un signal pas un fanal
ne l'appellent ni contour
ne guette son relief dilué
et on laissait sur les joues
jouer ses larmes aveugles
sans entrevoir ou entraver
ni en chœur par cœur ravir
son hymne caché omniprésent
si elle savait muette mourir
comme un véhicule se termine
lorsque manque le passager
alors peut-être la parole
finirait par ouvrir le vent
dans la gare abandonnée
par faire siffler le rail
à travers le désert

*

ne fût-ce que taire l'arbre
qui s'échappe de la forêt
dire à la pluie les flaques
éclatantes sous la foulée
les lentes lagunes captives
des roseaux au planeur seul
qui lance son virage dévoyé
tendre au typhon le fleuve
et l'avalanche au tonnerre
et le crépuscule à la foudre
de fer qui freine la tombée
rendre la mer à ses marées
les kilomètres aux hectares
les hectares au firmament
céder le soleil au souvenir
la plaine au galop du ciel
le mot au motif de l'onde
la nuit aux astres voilés
laisser enfin l'espace
partir en liberté




et pour s'amenuiser à nouveau doucement et finir en un soupir :




enfin en face
des yeux
s'arrêtera
la parade
qui réveille
la nuit


*

équivalent
au soleil
de l'automne
qui expire
sans partir
ni venir


*

le temps
s'éloigne
du lieu
où l'aube
se fait
jour
  



Une structure toute en échos qui rappelle un peu le recueil Absens de Marlena Braester.


lundi 8 août 2011

Liberté mon seul pirate ... -- Aimé Césaire



(source ; à découvrir)


Liberté mon seul pirate, eau de l'an neuf ma seule soif
amour mon seul sampang
nous coulerons nos doigts de rire et de gourde
entre les dents glacées de la Belle-au-bois-dormant



Le final de "Batouque", le dernier poème du recueil Les armes miraculeuses (1946, disponible en Poésie / Gallimard), armes dont on risque d'avoir bien vite besoin. 

Et, du même recueil, comme un dialogue avec Daniel Maximin autour de Wilfredo Lam :

Tam-tam II

pour Wilfredo.

à petits pas de pluies de chenilles
à petits pas de gorgée de lait
à petits pas de roulements de billes
à petits pas de secousse sismique
les ignames dans le sol marchent à grands pas de trouées d'étoiles
de trouée de nuit de trouée de Sainte
Mère de Dieu
à grands pas de trouée de paroles dans un gosier de bègue
orgasme des pollutions saintes
alleluiah


De l'argent - La ruine de la politique -- Michel Surya





Selon Jean-Michel Six, chef économiste Europe chez Standard & Poors, la dégradation de la note américaine avait été quasiment annoncée dès le 18 avril dernier lorsque l’agence avait placé la note des États-Unis dans une perspective négative. Et c’est principalement l’apparente paralysie du gouvernement américain a entamer des réformes importantes qui a motivé le passage de la note AAA à celle de AA+.

L’économiste ne croit pas que la dégradation de la note aura des conséquences particulièrement graves ; les “marchés étaient prévenus” et selon lui, “la note AA+ reste excellente”. “Il n’y a donc pas de raison particulière d’attendre rien de fracassant. lors de l’ouverture des bourses lundi ”.

Et l’Europe ? Jean-Michel Six insiste sur l’aspect politique de la crise : “Le communiqué Standard & Poors met l’accent sur la volonté politique, sur l’efficacité des institutions politiques. La même chose s’applique à l’Europe, Il faut être unis, il faut agir vite, il faut faire ce que l’on a dit que l’on ferait, et là je crois que le message a été reçu.”

Quant aux inquiétudes chinoises, elle paraissent normales à Jean-Michel Six : “La Chine est le principal créancier des USA avec un trillions de dollars de dette américaine, il est normal qu’elle soit préoccupée par la qualité de l’emprunteur américain”.



“If French authorities do not follow through with their reform of the pension system, make additional changes to the social-security system and consolidate the current budgetary position in the face of rising spending pressure on health care and pensions, Standard & Poor’s will unlikely maintain its AAA rating,” S&P said in a June 10 report.

(re-source)




Du temps qu'elles tançaient ainsi les Coréens, les Argentins, les Mexicains ou autres émergents rastaquouères présumés, on entendait peu de voix pour s'indigner du message de pure domination managériale qu'imposaient les agences de notation. Aujourd'hui qu'elles se tournent vers les USA ou l'UE, certains semblent tomber du banc en découvrant que ces agences font leur (sale) boulot, comme elles l'ont toujours fait, de porte-voix des créanciers du monde (dans une crise de la dette, il faut bien des créanciers !) ; simplement, comme nous ne sommes plus du même côté du porte-voix, la mélodie est moins agréable.

A toute chose, malheur est bon : on va peut-être se rendre compte que derrière cette novlangue enrichie à la moraline, c'est bien de politique qu'il s'agit, précisément de sa négation et de son retournement en gestion, pardon, en "gouvernance" (*), derrière le brouillard "objectif" des chiffres qui prétendent mesurer une "réalité économique" qui n'a précisément reçu ce statut de réalité que de son "objectivabilité" (donc via de commodes abstractions).


(*) Souvenez vous de la "bonne gouvernance" à destination des pays africains ... pour la piqure de rappel, c'est ici, 19ème sommet franco-africain de 1996 :


« Les bailleurs de fonds, qui doivent s’appliquer à eux-mêmes les critères de la bonne gouvernance -la transparence, le dialogue, la rigueur, l’efficacité-, sont particulièrement sensibles aux efforts consentis et aux progrès accomplis par les pays qui reçoivent l’aide. C’est pourquoi ils tendent à se détourner des pays aidés qui ne respectent pas ces mêmes critères. La bonne gouvernance est devenue la condition même du développement. Un impératif absolu qui s’impose tant aux bailleurs de fonds qu’aux pays aidés. »

Même menace voilée sous la moraline : "ils {les bailleurs de fond, ndlc} tendent à se détourner des pays aidés qui ne respectent pas ces mêmes critères."






C'est ce que pointait Michel Surya dans la conclusion de cet excellent livre : "A la fin, c'est même de la possibilité que la révolution puisse continuer de menacer le capitalisme que celui-ci devra de continuer de prétendre, faussement, qu'il est une politique". Nous y sommes.

Un livre de 2000, réédité chez Rivages / Poches en 2009. Concis, difficile et superbement écrit.




Un petit extrait des premières pages (qui éclaire à sa façon celles de Francesco Masci) :



Pas la plus petite plainte.
Il n'y a plus personne pour protester d'une façon à laquelle on puisse mesurer que c'est la possibilité de protester elle-même qui n'a pas disparu. Toute tension est à la fin appelée à retomber, sans qu'on sache avec assurance de quoi cette tension dépendait ni de quoi elle pouvait dépendre qu'elle ne retombât pas.
Ce qui est fait horreur sans doute, mais il n'y a pas jusqu'au moyen de quoi on le fuit qui ne fasse horreur aussi. Autrement dit, c'est tout ce qui est et dont on s'accommode si manifestement qui est sans plus offrir d'issue.
C'est tous les jours que la question se pose : à quel point ce qui est ne paraît pas réel pour que tous le supportent ? Ou ce que tous supportent n'est-il supportable qu'à la condition de ne plus passer aux yeux de personne pour réel ?
Ce que tous supportent et qui n'est pas supportable, en effet, qui n'est pas supportable parce qu'il n'y a personne pour ne trouver qu'il fait horreur, ne fait pas horreur parce qu'il n'y a plus personne pour croire encore qu'il est  réel. En d'autres termes, l'horreur est de moins en moins réelle parce que c'est le plaisir pris à le fuir qui a attiré à lui toute la réalité. N'est-ce pas ce qu'on voudrait qu'on croie : qu'il n'y a plus que le plaisir à pouvoir être réel. Reste de tout cela l'impression, ni vraie ni fausse tout à fait, quoi qu'il en soit de l'horreur de vivre ainsi, vivre aussi bien pourrait n'être tout entier qu'un plaisir.
Quelque chose naît sous nos yeux qu'on ne sait pas encore comment nommer, qu'il est encore trop tôt pour nommer (qu'il faudra bien pourtant nommer le moment venu, mais il sera alors trop tard), quelque chose naît dont il suffira pour le moment de dire qu'il réalise l'accord momentané entre l'horreur et la satisfaction qu'il n'y a personne à n'éprouver à faire de son existence un jeu, fût-il en effet affreux.



et les dernières pages :




Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.



dimanche 7 août 2011

Crazy Horse, we hear what you say -- John Trudell


Une toute autre forme de "Crazy Horse memorial". Par John Trudell ...


One earth one mother
One does not sell the earth
The people walk upon
We are the land
How do we sell our mother
How do we sell the stars
How do we sell the air

Crazy Horse
We hear what you say
Too many people
Standing their ground
Standing the wrong ground
Predators face he possessed a race
Possession a war that doesn't end
Children of god feed on children of earth
Days people don't care for people
These days are the hardest
Material fields material harvest
decoration on chains that binds
Mirrors gold the people lose their minds

Crazy Horse
We hear what you say
One earth one mother
One does not sell the earth
The people walk upon
We are the land
Today is now and then
Dream smokes touch the clouds
On a day when death didn't die
Real world time tricks shadows lie
Red white perception deception
Predator tries civilising us
But the tribes will not go without return
Genetic light from the other side
A song from the heart our hearts to give
The wild days the glory days live

Crazy Horse
We hear what you say
One earth one mother
One does not sell the earth
The people walk upon
We are the land
How do we sell our mother
How do we sell the stars
How do we sell the air

Crazy Horse
We hear what you say
Crazy Horse
We hear what you say
We are the seventh generation
We are the seventh generation


Disponible sur l'album Bone days (Asitis, 2001) de John Trudell et aussi sur Oyate, projet de Tony Hymas chez NATO (1990).

Pour ceux que cela peut intéresser, Blue Indians est disponible en téléchargement gratuit sur le site de John Trudell. 

samedi 6 août 2011

Etranges Antillais -- Daniel Maximin


(source, pour ceux qui ne se souviennent pas)




La misère m'empêcha de croire que tout est 
bien sous le soleil et dans l'Histoire, le soleil 
m'apprit que l'Histoire n'est pas tout.

Albert Camus



La géographie accouche aussi l'Histoire, même si les hommes jouent à placer leurs frontières dans le giron d'États, en crucifiant les peuples pour la conquête de l'horizon, qui offre ses limites à leur vue et à leurs bévues.
Incommensurables lorsqu'il s'agit du désert, de la forêt, de la mer et du ciel, les limites du monde obligent alors les hommes à s'y conformer pour fixer leurs frontières en-deçà. Ou bien elles en signalent l'arrogance et la démesure quand ils s'attachent à tout conquérir jusqu'à leurs confins. D'Amazone en Sahara, d'Atlantique en Pacifique. Mais à l'inverse, les géographies d'île restreignent le monde à la petite échelle de l'Histoire. Leur inhumanité grossit comme dans un œuf trop plein, écrasant l'île à coups de quatre continents, comme quatre brefs coups à la porte du malheur. Accélérant les impatiences et les contradictions, les condensés d'espoir et de violence. Attisant les soifs de grand air pur et de feu des volcans, d'île déserte de ville désertée. Les plages, elles, hésitent entre la mer et l'île. Au débouché des banlieues et des capitales, des grands fleuves et des laves, des fuites désespérées, des faux départs et des pires invasions.
De Caraïbe en Méditerranée, toutes les plages sont cousines. Encerclées de mer intérieure et de dieux absolus, de cargaisons humaines des continents échoués.
Le grand rêve est que l'Histoire s'arrête aux plages,laissant à l'écume son innocence et sa pureté, sans pieds foulés, défoulés, refoulés, sans exils et sans débarquements. Il faut pour cela que l'homme accepte de s'y dénuder, larmes et couteaux aux vestiaires. Homme sans frontières, vêtu de sa seule misère et de son seul soleil. Sans la noblesse de Prospero. Sans la raison de Robinson. Sans la peste solaire de l'Étranger.

Tout Antillais est cousin d'étranger. Homme premier sans aïeux ni mémoire, purgé de mal, vidé d'espoir, défiant le jeu des recommencements de l'envers et de l'endroit. Sa survie l'aura fait renaître. Et la vraie vie l'aura tenté.
La voix d'Ariel s'est enracinée dans l'œil de Caliban et le silence de Vendredi.
Et le soleil espère toujours leur victoire sur les exils et les royaumes départagés.


(in L'invention des désirades, Points)