vendredi 24 septembre 2010

Petras Vyšniauskas


Tiré au hasard du rayon Leo and Co de ma discothèque, le CD Viennese Concert (Leo Records 172). 

Cela doit bien faire dix ans que je l'écoute et la fin du second morceau Salto Mortale Op 8 continue de me donner la chair de poule : deux longues minutes de danse sur le fil du rasoir, soprano à bout de souffle qui cherche à renouer avec une mélodie sans abdiquer devant la tyrannie du "joli", le soutien discret et attentif de Ketsutis Lumas au synthé et Gediminas Laurinavicius à la batterie, juste quelques signaux de la part de ceux qui, du sol, observent avec inquiétude les évolutions du funambule.

On peut aussi entendre Petras Vyšniauskas avec Vyacheslav Ganelin et Arkadi Gotesman (Trio Alliance, Leo Lab 042). Là aussi, cela vole haut et sans filet ! Sur You Tube, ici, par exemple.



Petras Vyšniauskas envisageant toutes les éventualités !
(en arrière-plan, Vyacheslav Ganelin)
Milan 2006
(source, excellente)



A propos de saxophonistes qui n'ont pas froid aux yeux, Evan Parker puis Joe McPhee posent leurs anches aux Instants Chavirés. C'est le 29 Septembre pour Evan Parker et le 26 octobre pour Joe McPhee.

Et aussi Ghedalia Tazartes et Tristan Honsinger ... Et plein d'autres dont je ne sais rien ! La saison commence bien.

Exister, suivi de Territoires -- Jean Follain (1903-1971)

 
Henri Thomas conclut ainsi son excellente préface à ce volume (Poésie/Gallimard) :

Refuser l'illusion lyrique, vaincre par le langage commun l'angoisse de l'homme sans assise dans la durée, tel est le dessein de Jean Follain. En donner une formule abstraite, c'est vouloir séparer le corps et l'âme, c'est perdre le poème -- en tous cas lui ôter sa pure valeur d'allusion, sa légèreté, son inflexion unique. Il est lui-même objet, à la fois ouvert et secret, semblable au monde de l'enfance qui fut à la fois fabuleuse et dérisoire, et dont Follain écrit : "Combien il était difficile de serrer de près les choses ! La matière passait de la joie diffuse à une sorte de tendresse sourde ... Tout durait et restait peuplé d'attente."


Joseph Turner (1842)
Tate Collection, Londres





Evènements

Il est un temps où l'eau s'agite
puis elle stagne
et la guerre vient
sont exempts de tout murmure
les lichens sur les pierres
mais point la prêle et la cigüe
bercées par un vent tempéré
couper une tige
au fond d'un pré lisse au soir
devient alors une réussite de la vie
un homme embrassant une fille
survit dans un jardin transfiguré.



Ecoutez comme "survit", au dernier vers, résonne, distord l'ensemble du poème, le transperce et relance la lecture pour remettre au premier plan ce troisième vers dont le reste du poème tentait d'amoindrir le caractère lugubre.
 
 

jeudi 23 septembre 2010

La part de l'ombre -- Jean Tardieu (1903-1995)

 
Il y a une autre manière, loin du burlesque, de Jean Tardieu ; grave, parfois sombre, toujours incisive.


Ainsi, ceci, qui pourrait servir d'introduction à la phénoménologie de Michel Henry :


Quand le bourdonnement regagnera la guêpe

Voici comment sont nés les fantômes qui nous torturent encore :
Nous avons séparé le bruit du mouvement qui le fait naître, nous avons séparé la couleur de son support naturel et de l'objet la forme qui le contient.
Partout, on a vu flotter ces figures vides, ces reflets évadés, ces contours sans corps.
Mais le temps approche où, comme des enfants revenus honteux à la maison, tous les bruits, tous les sons, toutes les couleurs, tous les parfums regagneront leur place.

Cette "âme" qui fut le lieu de leur séparation deviendra inutile et vacante quand les sabots des vrais chevaux la piétineront, quand le bourdonnement regagnera la guêpe, quand naîtra en nous quelque chose d'autre : un accord, une entente, un acte perpétuel.




Terre érotique
André Masson
(Beaubourg)



Ou encore ceci, qui me fait tant penser à la figure tragique de l'Ange de l'Histoire (ici, également) de Benjamin :


Le futur antérieur

Très jeune, je me suis installé dans mon passé. Non dans un passé réel que je ne pouvais encore posséder, mais dans la vision anticipée de mon destin, comme si ma vie s'était déjà déroulée jusqu'au bout, comme si je la contemplais du haut de ma mort, dans la mélancolie du souvenir.
Peu à peu le vrai passé recouvre cette sorte d'image antérieure, à la façon d'une ombre de nuage épousant les contours et les volumes d'une montagne. Le passé prévu et le passé vécu se rejoignent lentement : la zone encore claire, pressentie, reconnue, acceptée, diminue chaque jour. Elle n'est qu'une illusion de liberté et de découverte.
Ainsi quand viendra la mort, elle ne trouvera personne : il y a longtemps, très longtemps, que j'ai cessé de vivre et que je me contemple avec une infinie tristesse, dans la paix des temps accomplis. 




Angelus Novus
Paul Klee (1920)
Israel Museum, Jérusalem



La part de l''ombre - Proses 1937-1967 (Poésie/Gallimard) fait partie de ces livres qu'on souhaiterait citer en entier ... La proximité avec Henri Michaux y est évidente.


Abolir le visage


Les mots, comme les sons, les formes et les couleurs, s'élèvent dans l'espace pour le peupler de figures d'où le visage de l'homme soit absent.
Celui qui croit parler de lui-même, aussitôt posé dans les choses, s'efface. La plainte et le cri, par noblesse, par pudeur, s'échappent de la circonstance qui les enfante. Tout s'efforce vers l'inanimé.
C'est ainsi que l'on essaie de tromper la douleur.






mercredi 22 septembre 2010

Faulkner, Mississippi -- Edouard Glissant


Certains (et des plus perspicaces) proposent ce livre comme introduction à l'œuvre d'Édouard Glissant. Pour moi, c'est et cela restera La Lézarde ; on ne revient pas sur un tel éblouissement. C'est "mon" point d'entrée dans le Tout-Monde, que je partage bien sûr avec beaucoup d'autres, ce qui ne le rend que plus précieux.
Amusant, quelque chose que l'on ressent comme d'autant plus précieux qu'il est plus largement partagé, non ?





William Faulkner à Nagano (1950)
Photo de Jamidei Nahamia
(source)



Faulkner, Mississippi est en quelque sorte à l'autre bout du Tout-Monde, très loin des gouffres et détroits qui sillonnent les Antilles, confiné dans ce "timbre-poste" (un terme qu'emploie Glissant dans Philosophie de la Relation) du Mississippi dont Faulkner déroule l'épopée.
Évidemment, le lien avec
La Lézarde est aussi ce qui sépare ; si lien il y a, ténu apparemment, c'est l'Atlantique abyssal, celui de la Traite, mais, dans le Tout-Monde, un lien si ténu soit-il se révèle indestructible : par ce seul lien, tout communique et Faulkner, Mississippi est à la fois un merveilleux compagnon critique dans la lecture de Faulkner et un éclairage particulier, un "angle"singulier pour la lecture de l'œuvre de Glissant. Aucun doute, la Lézarde et le Mississippi se jettent l'un dans l'autre, au mépris de la géographie élémentaire !

Un livre toutefois difficile à aborder, me semble-t-il, pour qui n'a rien lu de Faulkner. Encore puis-je ici me tromper lourdement : après tout, la passion de Glissant pour Faulkner transparaît dès les premières pages et est si communicative qu'il est sans doute impossible de commencer Faulkner, Mississippi sans aller lire Faulkner !




Edouard Glissant (2009)
photo extraite du documentaire
Édouard Glissant : un monde en relation
Manthia Diawara (2010)




D'un déclic, je commence. On dévire autour de cette matière (l'œuvre de Faulkner) qu'on devine, qui s'étend comme une musique "ni près ni loin", on ne prétend pas savoir comment y venir, on suppute pourtant qu'elle est à portée, on accumule les journées de songerie et les veilles sourcilleuses.


Le déclic : au détour d'une note ou en fin d'une nouvelle ou au plein d'un des dialogues d'un roman, l'œuvre se met debout autour de vous, c'est-à-dire, ses paysages, ses crépuscules, ses couleurs (ou le mauve et le fauve dominent), ses odeurs surtout, de buée ou de fumée se levant sur une campagne encore invisible, sur ses bêtes folles et acharnées, sa troupe d'humains qui partagent, sans qu'aucun s'en doute, le même égarement -- l'œuvre entière comme d'un architecte qui eût massé tout un monument autour d'un secret à connaître, mais en l'indiquant et le dérobant tout ensemble.

Indiquer ou dérober un secret ou une connaissance, c'est-à-dire en différer le relèvement, sera une grande part du projet de Faulkner et ce sera le motif, pour l'essentiel, des modes techniques autour desquels s'organisera son écriture.


Admirez comment, de ce "ni près ni loin", Édouard Glissant fait surgir un ample mouvement d'analyse qui va des considérations les plus générales qui traversent l'ensemble de son œuvre à la micro-physique des textes de Faulkner et comment, surtout, ce mouvement reste toujours infiniment respectueux de ses deux extrémités, ne plaquant jamais l'une sur l'autre mais les enrichissant mutuellement par résonance.










Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.


(paru en 1996 (Stock), disponible en Folio Essais)

mardi 21 septembre 2010

La démocratie est-elle soluble dans la finance ? -- Pierre Sarton du Jonchay



Saturne dévorant un de ses enfants
Francisco Goya (1820)
Musée du Prado, Madrid



Encore un bel effort de pédagogie de ce contributeur du blog de Paul Jorion pour faire émerger les structures de cette crise qui n'en finit pas de ne pas finir. Extrait :

La surévaluation du dollar et des autres monnaies de réserve qui découle de leur utilisation internationale permet de piller l’économie réelle par des exigences de rentabilité exorbitantes. Les revenus salariaux sont écrasés dans le monde entier afin de dégager les plus-values qui rémunèrent un risque artificiellement provoqué. La mécanique de toxicité financière a pris une telle ampleur depuis 2007 que les économies réelles domestiques des États-Unis, de l’Europe et du Japon se délitent en contrepartie de l’accumulation d’excédents commerciaux et de réserves de change dans les pays émergents. Le monde file à vive allure vers la prochaine déroute financière. Elle interviendra bien avant que les banques aient reconstitué leurs fonds propres selon les nouvelles normes du Comité de Bâle. Le temps sera venu d’un nouveau Bretton Woods pour construire un marché international des options ; pour fonder un étalon monétaire de comptabilité juste des dettes internationales. Espérons que les sociétés démocratiques et les États n’auront pas implosé d’ici là.

A lire ici.

samedi 18 septembre 2010

Tuta Blu -- Tommaso di Ciaula




C'était pour moi l'auteur d'un seul livre, mais quel livre !,
Tuta Blu, paru en 1978 (Feltrinelli) et traduit (une co-édition Federop et Actes Sud) en 1982 par Jean Guichard. A placer à côté de Sortie d'usine de François Bon ou (encore mieux, selon moi) de L'excès-L'usine de Leslie Kaplan. Un livre écrit non pas sur l'usine mais après l'usine, le soir, qui mêle des souvenirs d'enfance rurale dans les Pouilles aux frustrations du présent.

Maintenant dans la zone où habitaient mes grands-parents, il n'existe ni maison ni sentier. A portée de fusil, il y a une zone résidentielle avec des appartements de 22 millions qui ne sont foutre pas beaux car ils ressemblent à des prisons. Tu ne peux pas y planter un arbre, tu ne peux même pas y élever une fourmi, tu ne peux pas y chier en paix parce qu'il y a toujours quelqu'un qui frappe à la porte des toilettes. Tu ne peux pas y faire un somme en paix, un de ces sommes calmes et profonds d'autrefois dans le silence des champs, parce qu'il y a toujours quelqu'un qui te casse les couilles au-dessus, au-dessous, à droite, à gauche. Le plus beau est que ceux qui y habitent se considèrent comme des riches, parce que, disent-ils, ce sont des appartements de riches. Je pense à ma tante Adeline, qui a un jardin grand comme un mouchoir de poche et qui élève une chèvre et quelques poules, les voisins la tourmentent parce que pour eux, si elle ne tue pas sa chèvre et ses poules, elle n'est pas une dame, et plus personne ne la regardera en face.

Maintenant que j'y repense, le sentier qui passait devant chez mes grands-parents était un raccourci qui venait en serpentant du lieu-dit Cornole di Ruccia. Il passait presque devant la portail, longeait l'aire et se terminait derrière l'école primaire, presqu'au centre de Modugno. De temps en temps, il y passait quelqu'un : le vieux avec son fagot sur l'épaules ; la petite vieille aux herbes, deux chasseurs, une espèce de fou qui allait toujours pieds nus hiver comme été. Ils s'arrêtaient tous chez mes grands parents, s'asseyaient sur le banc de pierre et, l'été, ils profitaient de la fraîcheur de la pergola et de la pierre.

Puis, une page plus loin :

Je suis enfermé dans ma réserve. Douze mètres carrés. Trois par quatre. Ma machine. Mon casier. Ma tablette. Mon socle. Mes copeaux. Mes jurons. Je suis comme un chien enragé. Dès qu'une "ombre blanche" s'approche, je gronde. Je veux qu'on me fiche la paix. C'est moi qui fais tout, c'est moi qui décide. C'est un plaisir immense de décider tout seul quand, combien, et comment travailler. Travailler, s'asseoir, se lever, choisir la cadence et comment travailler (euxdisentnousachetonsetvendonsdesmatièrespremièresetpasnousmoijedisjeneveuxpasentendreparlerdevoscombines), s'asseoir, se gratter, corriger les schémas techniques quand ils sont faux ...







J'avais quand même fini il y a quelques années par mettre la main sur L'odore della pioggia (Laterza, 1980) ; à vrai dire seule ma paresse me séparait de ce volume de poésie qui n'a pas été traduit à ma connaissance.



Non ci sono piu' canzoni

I miei compagni mi aspettano.
Ad ogni bivio del paese.
I sogni prendono forma.
Monto un cavallo di cartone.
Culmina nel rosso la strada,
Dove spunterà il giorno un gallo
Terribile con una corona di spine
Gli artigli di falco.
Mi si attorciglia alla gola la notte !

Non ci sono più canzoni da cantare
Compagni,
Né dischi da suonare
Sul grammofono della notte.




Il n'y a plus de chansons

Mes camarades m’attendent
à tous les carrefours du pays.
Les rêves prennent forme.
Je monte un cheval de carton.
La route monte vers le rouge,
où poindra le jour, un coq
terrible couronné d’épines
aux griffes de faucon.
La nuit me prend à ma gorge !

Il n’y a plus de chansons à chanter
Camarades,
Ni de disques à écouter
Sur le gramophone de la nuit.



Et puis voici que Tommaso di Ciaula fait surface sur You Tube ! Alors, si vous saisissez l'italien, n'hésitez pas (ici, par exemple).

vendredi 17 septembre 2010

Column one



Greifswald 2004



Avoir sorti des albums du calibre des
World Transmission (j'ai un gros faible pour le volume 4 et la patte de Jérôme Soudan) ou de Electric light , être sans conteste un des collectifs les plus intenses en concert (de véritables performances, sans dévoyer le terme), tout cela ne leur suffisait pas ... ils se sont créé un site somptueux !




Prague 2006

Une occasion de les découvrir, ici (compilation Katabatik Kollektion, à télécharger).

jeudi 16 septembre 2010

L'éclipse du savoir -- Lindsay Waters


Voici un livre aussi roboratif qu'irritant ! On ne peut qu'attendre beaucoup d'un livre qui dès ses premières pages dresse un parallèle entre la comptabilité "créative" de Enron et les pyramides d'ouvrages universitaires vides de contenu qui viennent s'échouer sur les rayonnages des bibliothèques qui en commandent encore, en attente d'un lecteur hypothétique.

L'ouvrage (paru en 2004, sous le titre Ennemies of Promise - Publishing, perishing and the Eclipse of Scholarship) traite uniquement du système universitaire américain et se compose de deux parties qui ressemblent diablement aux proverbiales "mâchoires du même piège à cons" :
  • la première, "La barbarie est à nos portes", se concentre sur l'irruption du délire gestionnaire dans l'université (faisant remonter son origine aux torrents de financement issus de l'armée durant la seconde guerre mondiale : comment satisfaire les exigences de la bureaucratie militaire sans créer à son tour une bureaucratie universitaire ?) et de la démission des universitaires dans le processus si particulier des titularisations ("tenure"), se déchargeant de la tâche de juger les travaux d'un collègue au "profit" d'une évaluation quantitative, anonyme et prétendument objective (combien de livres ? combien de papiers ?) ;
  • la seconde, "Du cynisme à l'iconoclasme", dont est extrait ce qui suit, plonge plus profondément dans les modifications que ce système gestionnaire a fait subir au chercheurs eux-mêmes dans leur rapport à leur travail.
La charge est sévère et aurait gagné à rester sur la trajectoire qu'elle se donnait d'emblée, "relier les points" de la comptabilité "gonflée" à l'idéologie gestionnaire aujourd'hui dominante à l'université. Au lieu de cela, le plaidoyer verse parfois dans les lamentations sur la tour d'ivoire déchue sans plus chercher à connecter le combat à l'intérieur de l'institution avec ceux qui ont lieu à l'extérieur. On pourrait aussi discuter le parti-pris un rien condescendant de restreindre le plaidoyer aux seules humanités, un peu comme si les autres disciplines pouvaient sans problème se soumettre à l'idéologie gestionnaire !

En dépit de ces défauts parfois très irritants, le livre ne pourra qu'intéresser tous ceux qui regardent avec incrédulité les listes de publications de leurs collègues s'allonger exponentiellement d'année en année, non sans prendre soin d'en rajouter quelques-unes, évidemment indispensables !, à la leur ... Les particularités de la "tenure track" américaine ne sont qu'un élément de folklore dans un mécanisme général que tous pourront reconnaître.

A lire en complément de La Barbarie de Michel Henry (PUF), livre beaucoup plus ambitieux, en particulier l'avant-dernier chapitre, "La destruction de l'Université". Dans ce livre-là, l'assimilation exacte de l'Université aux Humanités est au moins longuement argumentée en amont.
Pour un constat assez proche mais partant de prémices indépendantes de la mise en cause de la technique et débouchant sur des propositions sensiblement différentes, voir aussi l'intervention "L'Université de masse : Université "Reader's Digest" ou Université Charismatique ?" de Gilles Châtelet (Les animaux malades du consensus, éditions Lignes).









Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.



(traduction française de Jean-Jacques Courtine aux éditions Allia, 2008)

mercredi 15 septembre 2010

Pourquoi nous sommes des économistes atterrés -- Philippe Askenazy, Thomas Coutrot, André Orléan, Henri Sterdyniak


Salubre désenfumage, à lire ici, et (en plus fourni).



L'escamoteur
Jérôme Bosch
(musée de St Germain en Laye)



Sous forme de pense-bête à conserver à portée de main quand on écoute la radio :


FAUSSE EVIDENCE N°1 :
LES MARCHES FINANCIERS SONT EFFICIENTS

FAUSSE EVIDENCE N°2 :
LES MARCHES FINANCIERS SONT FAVORABLES A LA CROISSANCE ECONOMIQUE


FAUSSE EVIDENCE N° 3 :
LES MARCHES SONT DE BONS JUGES DE LA SOLVABILITE DES ETATS


FAUSSE EVIDENCE N° 4 :
L’ENVOLEE DES DETTES PUBLIQUES RESULTE D’UN EXCES DE DEPENSES


FAUSSE EVIDENCE N°5 :
IL FAUT REDUIRE LES DEPENSES POUR REDUIRE LA DETTE PUBLIQUE

FAUSSE EVIDENCE N°6 :
LA DETTE PUBLIQUE REPORTE LE PRIX DE NOS EXCES SUR NOS PETITS-ENFANTS

FAUSSE EVIDENCE N°7 :
IL FAUT RASSURER LES MARCHES FINANCIERS POUR POUVOIR FINANCER LA DETTE PUBLIQUE

FAUSSE EVIDENCE N°8 :
L’UNION EUROPÉNNE DÉFEND LE MODELE SOCIAL EUROPÉEN

FAUSSE EVIDENCE N°9 :
L’EURO EST UN BOUCLIER CONTRE LA CRISE

FAUSSE EVIDENCE N°10 :
LA CRISE GRECQUE A ENFIN PERMIS D’AVANCER VERS UN GOUVERNEMENT ECONOMIQUE ET UNE VRAIE SOLIDARITE EUROPEENNE


lundi 13 septembre 2010

La sueur panique -- René Daumal (1908-1944)






Des barques glissent

dans des cieux liquides
et les gencives des loups saignent
dans la nuit de velours vert.
Des larmes tissent
dans des yeux limpides
la toile où les regards se teignent
du jeune sang des fronts ouverts.
Le soleil crie
et se débat de tous ses rayons ;
croyez-vous qu'il appelle au secours ?
croyez-vous que le soleil meurt ?
Le sable crisse
au petit jour gelé
sous les pas d'un être invisible ;
croyez-vous qu'il vienne m'étrangler ?
je n'ai que mes mains pour parler,
des oiseaux gris et blancs
ont pris ma voix en s'envolant ;
et mes yeux roses sont aveugles,
mes mains s'agitent vers la forêt,
vers la nuit mouillée,
vers le sommeil vert ;
le soleil crie, croyez-vous qu'il se meure ?
j'entends la voix trop pure de l'eau ;
le soleil crie, c'est une ruse de guerre,
je lui ai tendu les mains,
ses grands bras dans le bleu vide
qui file vainement vers l'horizon,
ses grands bras frappent, frappent mon front,
mon sang coule rose comme mes yeux ;
ô loups, croyez-vous que je meurs ?
loups, inondez-moi de sang noir.


(in Le contre-ciel, René Daumal, Poésie/Gallimard)


Quelques remarques à propos du kitsch -- Hermann Broch (1886-1951)



Skull
Damien Hirst
(source)



Comme je l'ai dit au début, je sais que toutes ces choses ne sont que de simples suggestions. Il me faudrait encore parler de l'opéra et de l'étalage de kitsch dans l'opéra, en tant qu'art représentatif du XIXème siècle, et il me faudrait montrer comment le roman a tenté héroïquement de s'opposer de toutes ses forces à la vague de kitsch pour finir par être terrassé par le kitsch, tant par celui de l'esthétisme que par celui de l'industrie des distractions. Et il me faudrait diriger nos regrds vers l'architecture moderne qui fournit le cadre de tout cela sans avoir été empêchée par là de se développer en un art très authentique, si bien qu'après tout il est possible d'attacher là quelques espérances pour l'avenir. Et celles-ci se renforcent si l'on pense à Picasso, à Kafka et à la musique moderne. Mais justement, en considération de cette perspective plus optimiste, j'aurais dû au moins tenter d'établir quels symptômes doivent annoncer un art authentique. Mais alors, je le crains, il nous faudrait rester ensemble toute la nuit à discuter. Je préfère vous raconter une histoire juive édifiante.


Dans une communauté juive de Pologne arrive un rabbin miraculeux qui possède le don de rendre la vue aux aveugles. De tous côtés les infirmes de la vue affluent à Chelowka - c'est le nom de la communauté -, et c'est ainsi que Leib Schekel chemine lui aussi sur la route poussiéreuse qui y mène. Ses yeux sont dans l'ombre d'une visière verte et il a à la main une canne d'aveugle. Voilà qu'il rencontre une personne de connaissance. "Oh ! Leib Schekel, vous montez à Chelowka ? - Oui, je monte à Chelowka. - Qu'est-il arrivé à vos yeux, mon pauvre ami ? - A mes yeux ? Qu'est-ce que vous voulez qu'il leur soit arrivé ? Si vos yeux - que l'Éternel vous épargne !- sont en bon état, pourquoi avez-vous besoin de monter à Chelowka avec une canne d'aveugle ?" Leib Schekel secoue la tête. "Dire qu'un homme - que l'Éternel l'épargne ! - peut être aussi stupide ! Ne comprenez-vous donc pas ? Quand je serai devant lui, le grand homme, le vrai guérisseur, je serai aveugle et il me donnera la vue."


Et il en est ainsi de l'œuvre d'art authentique. Elle éblouit l'homme jusqu'à le rendre aveugle et elle lui donne la vue.





Untitled
Jean-Michel Basquiat
(source)



Quelques remarques à propos du kitsch
est le texte préparatoire d'une conférence donnée à Yale par Hermann Broch en 1950-1951 (traduit par Albert Kohn, aux éditions Allia).

dimanche 12 septembre 2010

Hommes liges des talus en transes -- Paol Keineg



Huelgoat
(source)




Il pleut sur les coqs de bruyère

Il pleut sur les constellations de bouleaux blancs
Il pleut sur les charrues matinales barbouillées de terre glaise
Il pleut sur le pain chaud au sortir des fours visités d'un gros feu tranquille
Il pleut sur le poitrail des chevaux rubiconds
Il pleut à verse sur la pelouse des toits lacustres baignés de merles et de bouvreuils
Il pleut sur les femmes obstinées à emplir les églises par l'entonnoir des porches
Il pleut sur les planchers d'aiguilles de sapin sur l'escalier des mousses remuées de salamandres
Il pleut sur le lac tranquille des âmes simples
Il pleut sur les hommes lourds et muets

Je m'éveille
Et je m'assois sur les talus limpides
Et je m'installe sur la fesse des montagnes de laine
Et je compte
Et je compte
Las de l'exil
J'approche de la table, le banc
Et à la clarté des couteaux
Je laisse plonger en moi les racines du pain

Plus loin que les matins de globules rouges
Plus loin que le sang caillé des bruyères où rament les éperviers
Plus loin que les lièvres blancs et gris et que les cheminées qui reprennent haleine
Plus loin que les courts matins d'hiver qui voient passer dans l'œil des enfants la caresse des étangs sauvages
Plus loin que les chevaux qui hennissent rouge au cœur des patries effilochées
Plus loin que la végétation des colères inextricables qui lancent leurs lianes parmi les hommes en démolition
Plus loin que les migraines veloutées qui grattent et qui mordent
Plus loin que les aurores boréales brûlées de banquises à la rencontre des pays de rosée
Plus loin que les destins limés à ras de rotule
Plus loin que la braise flambante de l'œil

LE SILENCE
Le champ clos du silence
La fermentation du silence
Qui butte contre les vitres

Hommes je vous parle d'un temps qui nous appartenait plus
Mais d'un temps artésien qui sourd au moindre coup de pioche
Je vous parle du temps où l'on bâtissait les forêts
Du temps où chaque fleur recevait des hommes le sel du langage
Du temps où cette terre était hantée d'un peuple solennel
C'était du temps où l'homme était un frère pour l'homme
Où les hommes se disaient bonjour du haut de leurs collines
Où les hommes chaque matin saluaient le lait de la pluie

J'ai compté
La rose du ciel vert
Les nasillements d'hirondelles à ras de cheminée
Les impulsions d'aubes feuillues chez les hommes qui naissent à eux-mêmes
La dépossession d'une patrie entière


Et au bout de l'océan
Les cocons de nuit
La course droite des sangliers
La plainte des moissons moisies tramées d'insectes vidés
Au bout de l'océan
Les campagnes fugueuses et les villages en quinconce débordant du fatras des moissons
Au bout de l'océan
Le poil humide des chevaux de cristal
Le corail des lavoirs et des sources
Les chiens roux lisses de sommeil
Au bout de l'océan
La machine des bocages explosifs
Les gradins de l'aurore parmi les arbres craquants
Au bout de l'océan
Le rire des sauterelles
Le maquis des congres et des lamproies
La connaissance ininterrompue de la mort
Au bout de l'océan
L'établissement des hommes lucides
Inventant une patrie délibérée
Dressant sur les promontoires des villes de pierre des animaux de chair
Au bout de l'océan
Les reflets battus d'oiseaux rares
Le sifflement de la vapeur dans les poumons et les poignets tendus
Au bout de l'océan
La confusion des paroles et des gestes
La Visitation d'étranges bêtes brûlantes agitées de soubresauts
La Visitation massive de boules de feu

JE TE CRIE PAYS
Pour tes éblouissements d'yeux dardés
Pour tes contrebandes de chaleurs farouches
Tes généalogies engluées
Tes granits poreux et glacés
Je te crie pays
Pour tes fouillis de luzerne à fleur de peau
Tes pur-sang purulents qui verdoient de sulfure
Tes murs d'écurie écrasés par le coups de pied des chevaux
Pour vous tous qui êtes moi
Ou plus encore
Vous tous qui êtes plus que moi
Et je vous entends tourbillonner dans la dérive des silences giclés
ET JE CRIE

Suicides mauves
Derrière les persiennes clauses
Enfants rachitiques que l'on repousse du bout du pied
Hommes qui traversez la vie comme on traverse un long tuyau humide
Paysans coagulés tronc à tronc conduisant de la voix les ruées des troupeaux
Soleils que l'on dirige à bout portant contre le cœur des chevaux
J'ai vu mourir dans la nuit blonde
Les enfants couleur de nacre et les filles brunes surgies du lait
J'ai vu tomber par touffes l'ardoise des toits inertes
J'ai vu proliférer les marécages aux lèvres des collines
Il faisait un temps de flammes vertes
Un temps de poussière d'acier
Un temps d'yeux germés
Et j'ai vu sous les portières du Ponant
S'effriter les enfants pâles et dilatés
Lourds héritages de fatigue
D'espoirs séquestrés
De forêts en gestation
Chroniques blettes de chanteurs vibrant dans la lumière des branches
Pays de paille grise
Pays d'humidité redoublant de violence
Pays d'attente et d'éboulis
Je contemple ce pays bâti de côtes et de criques
Cerné de climats douceâtres
Traqué de tourbes révolues
Outrepassé de tumeurs pâles et de pustules
Où il n'y a pas de place pour le paysan seigneur des terres immobiles
Pour le prolétaire en usine combattant les négoces et les engrenages féroces

Soudain nous prend en route
Le mal taillé en coin
Le mal qui vrille et qui taraude
Le mal qui fore et qui perfore
Le mal qui force chaque pore
Le mal mèche de tarière
Le mal douleur de vilebrequin
LE MAL DU PAYS NATAL

Mes frères, mes frères
Hommes brûlants plantés d'épines
Hommes tranchants à l'écoute des séismographes
Hommes de mon pays et d'ailleurs
Buvez aux geysers de l'humanité
Appareillez pour de grands hommes lourds de justice
Rassemblez vos propos acérés depuis la pulsation des estuaires
Jusqu'aux profondeurs de l'étable
Hommes simples assis dans votre étable fermée
Hommes empêtrés de tabous et d'interdits
Je vous entends pourtant crépiter dans les flammes dévorantes de l'esprit
Hommes liges des talus en transe et des villages abandonnés
Hommes brodés urinant le long des fossés
Hommes de vieilles candeurs célébrant des divinités aux joues roses et fanées
Et vous aussi, hommes des villes collectionneurs de meubles et d'ustensiles
Hommes émaciés pourrissant sur la muqueuse des villes étrangères
Vous partagez nos démangeaisons de liberté
Hommes puissants disputant la sérénité de l'orgue et des esplanades
Hommes croustillants héritiers de toutes lèpres et de toutes famines
Hommes trop humiliés les poings fermés de fureur
Terrés dans le tanin de vos chairs meurtries

Il n'y a pas de passé en Bretagne
Seulement un imperceptible mouvement des lèvres
Au détour de petites phrases anodines et friables
Seulement un présent de grossières injustices
Un avenir barré de violence et de poussière
Il n'y a pas de passé en mon pays
Sinon un bourdonnement d'hommes réfractaires
Je revois les genêts sur l'urine sèche
Les manoirs de quartz entourés de haies

Mais je ne peux m'asseoir longtemps dans l'herbe
Les déportations massives continuent
Nous avons chaud à nos fleuves
Nous avons chaud à nos relents d'alcool
Nous sommes un peuple hauts fourneaux
Un peuple coulé d'aubépine
Nous ne capitulons pas

Je m'arrête près des herses et des rouleaux
Je mâche mes premières pousses de liberté
J'ouvre l'éventail des champs labourés
Et notre peuple accompli soudain des révolutions étincelantes à la face du monde
Un peuple vaincu s'exerce au maniement des marées montantes
Je les vois qui s'assemblent tous sur les places
Bûcherons de l'aube arrimés aux cotres du soleil
Défricheurs herbus et ruminants jetant les grappins dans un passé interdit
Ecoliers ternes et appliqués établissant soudain des relations de cause à effet
Ouvriers analogues s'éveillant avec lenteur au creux des faubourgs crispés
Grappes de femmes lourdes enracinées dans la douleur des hommes
Ouvriers en grève exigeant droit de regard et de pression sur les tubulures du pays
Colleurs d'affiches, vendeurs de journaux, distributeurs de tracts, porteurs de pancartes
Etudiants insolents et nerveux se dérobant avec véhémence
Aux haleines fétides, aux visages craquelés
Ecoliers rieurs éprouvant du pied le fragile équilibre de l'eau et du feu
Syndicalistes vingt fois licenciés aux gestes robustes d'hommes mesurant l'éternité
Paysans matraqués à bas de leur tracteur qui le soir sortent les livres précieux sur la table
Vous êtes la Bretagne qui vient au feu
Vous êtes la Bretagne qui s'ouvre aux vents du monde
Aujourd'hui je vous le dis
Nous allons procéder à des glissements de terrain
Il y aura des sursauts de lumière dans le brouillard des solitudes
Et l'angle des fenêtres écumera de fougères
Alors, nous nous installerons dans l'odeur des charpentes et le soulèvement des toitures
Pour des émeutes de tendresse
Aujourd'hui je vous le dis
Un peuple nouveau émerge lentement qui se ménage des moissons exemplaires
Un peuple nouveau se dégage des siècles gluants
Ce pays chloroformé
Ce pays bruissant d'espoirs clandestins
Rouvre les yeux sur les banlieues surmarines
Que naissent en moi les pluies câlines
Pour humecter les campagnes polychromes
Que saignent les fougères fripées pour le plaisir des hommes qui tâtonnent
Qu'éclatent les bouches captives de mon peuple enfanteur d'hirondelles
Que se redressent les maisons arrachées à la matrice des frondaisons liquides
Que s'éveille mon peuple aux quatre coins du monde matinal


(in Paol Quéinnec (Keineg), Hommes liges des talus en transes, P.J. Oswald, Honfleur, 1969)





Bruissement des Feuilles d'herbe dans les talus en transe ... Un cas vraiment unique que cette première manière de Paol Keineg : la quintessence de Walt Whitman (l'espace sans le pittoresque, le souffle sans l'enflure), en français, directement, sans passer par la case traduction !
Poème popularisé en 76 par Alan Stivell (sur l'album Trema'n Inis) : ici puis .


"On ne naît pas Breton, on le devient, à l’écoute du vent, du chant de branches, du chant des hommes et de la mer." (Xavier Grall)
Si cela pouvait être vrai, je serais comblé ; si la France pouvait s'en inspirer, également.

vendredi 10 septembre 2010

Omega point -- Don Delillo


24 hour Psycho
(source)

Autant le dire d'entrée, Don Delillo ne m'a jamais vraiment intéressé. Mais pas au point de ne pas consacrer quelques heures d'attente dans un aéroport à Omega point, son nouveau roman.

Surprise, cela commence bien ; vraiment très bien, avec une analyse très poussée et très fine du sentiment qu'on pouvait éprouver devant l'installation
24 hour Psycho de Douglas Gordon (qu'on avait pu voir à Paris en 2000 au Musée d'Art Moderne), une version (sans bande-son, et pour cause) du film d'Hitchcock projetée à l'extrême lenteur de 2 images/s ; du moins pour ceux qui voulaient bien s'arrêter pour ressentir ce qui résultait de cette quasi-immobilisation du temps du film, pour analyser les modifications que ce mouvement arrêté produisait sur nos perceptions. Ce premier chapitre est ce que j'ai lu de plus pénétrant en matière de critique au sujet de cette installation.

Après ... hé bien après, le Don Delillo romancier reprend le dessus, illustre lourdement ce qu'il avait si finement analysé au premier chapitre, pontifie à loisir (on est bien peu de choses quand le destin frappe à la porte etc), le tout au milieu de quelques remarques certes justes mais un peu éculées sur le temps et le désert. Ha oui, il y a bien sûr un neocon en rupture de Pentagone, des considérations sur la guerre comme haïku et tutti quanti. Business as usual ! Ou, pour citer cette quatrième de couverture en forme de pavé de l'ours :
Plus énigmatique que n'importe quel secret-défense, plus assourdissant que le fracas des guerres, ce roman en forme d'arrêt sur image édicte la sidération du signe face à la langue impitoyablement étrangère que, depuis les origines, profère la matière qui donne forme à l'univers. Du lourd, baby ...

Que cela ne vous empêche surtout pas de lire ce premier chapitre ! C'est de la très grande critique. Pourquoi Don Delillo n'en écrit-il pas plus souvent ?

(traduit par Marianne Véron, aux éditions Actes Sud)


mercredi 8 septembre 2010

Les animaux malades du consensus -- Gilles Châtelet (édition établie par Catherine Paoletti)



Personne n'attendait le troisième tome des œuvres de Gilles Châtelet, après Les Enjeux du mobile (qu'il serait de bon goût de rééditer) et Vivre et penser comme des porcs. Nous savons tous qu'il faudra faire sans.



Pélicans englués mais certainement "libres dans leur tête"
(source)


Les animaux malades du consensus
regroupe des textes parus de 1978 à 1999, donc en amont et surtout en parallèle des deux livres suscités. Esquisses ou gammes, chacun pourra juger ; une moitié du recueil est largement subsumée par Vivre et penser comme des porcs mais présente un intérêt pour tous ceux qui sont curieux de voir une pensée trouver, article après article , de répétition en variation, son exacte expression, celle qui force l'intuition qu'en effet, en-dessous des grossières et si bénignes platitudes de nos épiciers en chef auxquelles notre être-thermostat ne sait qu'acquiescer béatement, quelque chose d'infiniment plus grave se profile.

Un exemple parmi mille autres de ces expressions qui marquent (pour moi du moins) des degrés irréversibles :
Les théories de la Démocratie Formelle sont implacables : en additionnant tous les caprices de la Foire à la Différence, on recompose toujours malgré soi la silhouette grassouillette de Joseph Prudhomme.

Surprenant aussi (ou plutôt, finalement, rassurant) de voir les premiers articles sur le chaos ne pas présenter déjà l'argumentation cinglante de Vivre et penser comme des porcs qui culmine avec ce rappel que le chaos, pour être riche de toutes les possibilités, n'en produit spontanément aucune (exit la créativité du bordel ambiant et autres foutaises ...), que l'ordre qui jaillit du chaos en jaillit suite à une rupture de symétrie imposée de l'extérieur, que cet ordre dépend évidemment de quelle symétrie est brisée, bref que la question est de savoir qui met le chaos sous tension et pourquoi et qu'il n'y a pas lieu de s'esbaudir que quelque chose sorte de rien.

L'autre moitié du volume est beaucoup plus indépendante des Enjeux du mobile ou de Vivre et penser comme des porcs. On y trouve en particulier des réflexions autour du couple otium/negotium inspirées par Le Salaire de l'Idéal de Jean-Claude Milner et un compte-rendu de sa relecture, d'un enthousiasme communicatif, de Herbert Marcuse (voir ici).

C'est aussi l'occasion, à travers l'article que Gilles Châtelet y signa à propos de la (première) guerre du Golfe, de se rappeler de ce que fut L'Autre Journal et du souffle de liberté que ce mensuel devenu hebdomadaire fit passer au tournant des années 90. Que ce souffle se soit éteint par retrait de l'actionnaire principal (le GAN) pour cause d'opposition à cette (première) guerre du Golfe est symptomatique de l'état de la presse en France et révélateur, a contrario, de l'épaisseur de la laisse qui maintient à la niche nos chiens de garde auto-proclamés ... A ce propos, vois aussi ici ; n'hésitez pas à explorer le site en entier !





Et puis, comme toujours, au détour d'un paragraphe, on découvre brutalement quelques lignes qui remettent d'un coup les choses "d'équerre" ; ainsi, pour ceux qui comme moi avaient tendance à voir Leibniz comme un penseur du statique, de l'équilibre de Pareto aux dimensions de l'Univers :

Les penseurs de la Société Libérale Avancée (Crozier, Attali, et d'autres ...) aiment faire un appel du pied à Leibniz et aux Rhizomes de Deleuze. Le libéralisme actuel est confiscation de ces idées. La communication des monades chez Leibniz ne vise pas à atteindre un équilibre. Les monades portent en elles le principe de leurs changements : c'est l'appétition. Leur cohésion est fondée par l'harmonie, état de plus grand éveil, et stimulée par une communication qui permet l'obtention d'une différentiation plus élevée qui n'a rien à voir avec le vampirisme réciproque de formes exsangues qui s'agitent et se connectent pour simplement étendre le champ d'opérations de la Grande Congruence. Quant à l'auteur de L'Anti-Œdipe, il rêve d'une prolifération de la différence, d'un monde grouillant de devenir et d'affects.



(aux éditions Lignes)



lundi 6 septembre 2010

Parce qu'il fallait que cela fût dit, merci à Patrick Chamoiseau


source : le silence qui parle



Décryptage de l'indécence, ici, par exemple.


Kolyma - Récits de la vie des camps -- Varlam Chalamov


en couverture, un dessin de
Vyatcheslav Syssoïev


A propos de la prophétie, "que la poésie peut difficilement éviter", comment qualifier autrement l'extrait ci-dessous (dans le récit Prêt-bail), en pensant à la Russie d'aujourd'hui ?

Le bulldozer dont il est question fait partie des fournitures expédiées à l'URSS par les États-Unis en vertu du Lend-Lease Act du 11 mars 1941 "qui donnait au président des États-Unis la possibilité de mettre certains articles énumérés par la loi à la disposition de pays dont il jugerait la défense vitale pour les USA. De novembre 1941 à août 1945 les USA ont fourni au titre du prêt-bail un apport de matériel d'environ 42 milliards de dollars, dont l'URSS reçut 28%." (note du traducteur)




Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.



Au-dessus de la ville de Magadan, le centre administratif de la Kolyma (tout au sud, sur la mer d'Okhrotsk) a été érigé en 1996 (Boris Eltsine regnante) le "Masque de tristesse" (Маска скорби), une (assez vilaine) sculpture (évidemment monumentale) de Ernst Neizvestny (le "Barbouilleur" des Hauteurs Béantes) en commémoration des camps. Les pages de Chalamov sont un mémorial d'une valeur infiniment supérieure.

dimanche 5 septembre 2010

Les années 20 -- Varlam Chalamov (1907-1982)



Un petit livre qui permet d'approcher la personnalité de l'auteur des Récits de la Kolyma (un des seuls livres que je connaisse qui fassent sentir l'abîme entre vivre et ne pas mourir ; traduit en français par Catherine Fournier chez Maspero en 1980, soit seulement deux ans après sa parution en russe, à Londres, puis dans une nouvelle édition, complète cette fois, par Catherine Fournier, Sophie Benech et Luba Jurgenson chez Verdier en 2003) : dans les années 60, Chalamov revient sur l'atmosphère du Moscou des années 20 ; sans ordre particulier, les souvenirs se succèdent avec une fraicheur stupéfiante.

Le livre est composé de deux parties, une première faite de courts tableaux (dont l'un, Le temps des incendies, est à placer au rang des Récits), la seconde de souvenirs qui s'enchainent, traçant un portrait saisissant du bouillonnement intellectuel de l'époque et de sa destruction.



Chalamov
(et son chat Mukhta
; années 60)
(source)


Chalamov était connu pour ses avis peu tendres à l'égard de bien des écrivains russes qui furent ses contemporains. Son jugement sur Maïakovski n'en est que plus intéressant, aussi loin que possible de l'hagiographie lénifiante mais sachant distinguer, derrière le masque de celui qui proclamait qu'être poète était un métier, celui pour qui la poésie était un destin.


Ce livre est également l'occasion de constater que Chalamov ne reniait en rien sa jeunesse engagée à la gauche des bolcheviks.



Depuis ma plus tendre enfance et peut-être dès avant ma naissance, ma vie a toujours été partagée entre deux choses. La première état la littérature, l'art : j'avais l'intime conviction d'avoir mon mot à dire en littérature, en prose, en poésie aux côtés des plus grands de chez nous, que c'était là mon destin. La seconde chose importante était de prendre part aux luttes sociales de mon temps, qu'il m'était impossible d'ignorer. Conformément à la devise que je m'étais fixée -- accorder les paroles aux actes -- je voulais le faire du plus profond, en partant de la base la plus obscure, sans mépriser le rôle de quiconque,qu'il fût postier ou docker.

Et que la solitude était une force, cela je le sentais depuis longtemps.

(...)

Toute ma vie s'est résumée à honorer deux divinités, celle du devoir et celle de la prophétie, que la poésie peut difficilement éviter, et cela quelle que soit la répulsion que j'éprouve à l'égard de toute forme d'apostolat.


Celui qui parle ainsi, en 1962, a 55 ans et a passé 15 ans dans la Kolyma (de 1937 à 1951).


A placer à côté du livre de Roman Jakobson,
La génération qui a gaspillé ses poètes.

(ouvrage disponible (?) aux éditions Verdier ; traduit par Christiane Loré avec la collaboration de Nathalie Pighetti-Harrison)


vendredi 3 septembre 2010

Futura 2010, encore





Et finalement, qu'aurais-je retenu de cette édition ?

Il est encore certainement trop tôt pour le dire, certaines impressions mettant étonnamment longtemps à se former mais d'ores et déjà, la découverte du "Petit tour du monde" de Xavier Garcia (disponible sur le site de Revue Noire), une pièce d'une extrême économie de moyens (quelques samples de voix) qui m'a littéralement tenu envoûté sur les trois quarts de sa durée, "I suoni di Roma" de Anne-Claude Iger qui évoque si vivement une ville que je connais bien, "Le voyage au Paradis" de Dieter Kaufmann (extrait de sa "Symphonie acousmatique", disponible chez Motus), "Yegl" de Elsa Justel, véritable conversation où chaque son en entraine un autre, les sons soyeux de "SnowSongs" de Vivienne Spiteri, "Smash mix fresh" de Sachiyo Matsumoto aux sonorités à la Lithops, en mille fois purifiées ... Bien sûr, "L'enfer" de Parmégiani (présent ce soir-là, avec Francis Dhomont), d'après Dante, la découverte du "Paradis" si lumineux et vibrant de François Bayle (j'ai moins aimé son "Purgatoire", bien trop bavard à mon goût) et le "Voyage initiatique" de Pierre Henry où sonorités métalliques et boucles de voix ou de percussions se mélangent pour mieux se séparer comme les foulards de l'illusionniste !

Les deux plus fortes impressions qui me restent sont dues à la pièce de Bertrand Dubedout "Nara" (cd édité par l'empreinte digitale), évocation d'un rituel bouddhiste en 110 minutes qu'on ne voit pas passer (à l'exception, pour moi, vers le milieu, d'une section un peu longue de "parquet grinçant" - un son qui m'ennuie vite, que je trouve sans grâce et sans relief) et à la "surprise", une création de Pierre Henry, "Carnets de Venise", pièce où le vieux sorcier réalise une hybridation proprement inouïe des arias baroques, des sons concrets (en particulier métalliques) et des enregistrements d'ambiance; de quoi me faire oublier l'indigeste pudding "avec de vrais morceaux de Wagner dedans" qu'il nous avait infligé il y a quelques années chez lui ! La projection frontale de Jonathan Prager ("comme une carte postale", selon le souhait de l'auteur) donnait à l'alliance des voix et du métal l'apparence de ces ciels où un rayon de lumière perce les nuages d'orage. Ces voix restaient absolument nettes, et pourtant à ras de métal, comme se détachant d'une gangue en fusion pour s'élancer vers le ciel. Du très grand art. Tout comme ces mêmes voix baroques projetées légèrement au-dessus des sons de jeux d'enfants, comme un chœur d'anges juste au-dessus du monde. Sublime "carte postale", assurément !

Futura a quand même un défaut : au retour, j'ai toujours du mal à me réconcilier avec mes deux malheureuses enceintes !