dimanche 22 août 2010

Quinze jours de silence ...






Mountain Fundamental
Koo Jeong-A
(source)





Say it with music


Les bracelets d'or et les drapeaux
les locomotives les bateaux
et le vent salubre et les nuages
je les abandonne simplement
mon cœur est trop petit
ou trop grand
et ma vie est courte
je ne sais quand viendra ma mort exactement
mais je vieillis
je descends les marches quotidiennes
en laissant une prière s'échapper de mes lèvres
A chaque étage est-ce un ami qui m'attend
est-ce un voleur
est-ce moi
je ne sais plus voir dans le ciel
qu'une seule étoile ou qu'un seul nuage
selon ma tristesse ou ma joie
je ne sais plus baisser la tête
est-elle trop lourde
Dans mes mains je ne sais pas non plus
si je tiens des bulles de savon ou de boulets de canon
je marche
je vieillis
mais mon sang rouge mon cher sang rouge
parcourt mes veines
en chassant devant lui les souvenirs du présent
mais ma soif est trop grande
je m'arrête encore et j'attends
la lumière
Paradis paradis paradis


Philippe Soupault in Georgia (1926)



Les hauteurs béantes -- Alexandre Zinoviev (1922-2006)


1976
Alexandre Zinoviev
(source)


L'ennui

Le Calomniateur ressentit un ennui mortel. Pas d'amis. Pas de famille. Pas de frères d'armes. Pas de disciples. Pas d'interlocuteurs. Pas de salaire. Pas même d'adversaires. Personne. En fait, l'affaire était beaucoup plus sérieuse quil ne le supposait. L'Homme avait disparu. Des individus dans mon genre sont ici absolument inutiles. Ce sont des étrangers. Le Calomniateur alla au Débit. Comme toujours, les ivrognes s'y pressaient. Une musique retentissait, pleine de joie de vivre. Et il était impossible de comprendre d'où elle pouvait se déverser. Et voici les Chants et Nuisances de la République Ivanienne qui entonnent des couplets sur des paroles du Littérateur :

Ah ! Peuchère de bonne mère,
Viens danser, ma mie.
L'existence fur la première,
La conscience suivit.

Le Calomniateur comprit différemment le deux derniers vers :

La potence fut la première,
La confiance suivit.

Leur dépotoir était occupé par une bande inconnue. Lorsqu'il s'approcha, une toute jeune fille d'une carrure impressionnante et dont l'arrière-train osseux était à demi-dénudé lui souffla de la fumée à la figure : décanille d'ici vite fait si tu ne veux pas avoir une grosse tête. Je voudrais bien savoir, se dit-il, dans quelle catégorie le Schizophrène aurait rangé ce phénomène ? Dans ce qu'il appelle l'antisocial ? J'en doute. Ce n'est pas de la contestation, c'est de l'arrangement.

La bourgeoise m'refuse un verre
Et aboie comme quatre.
C'est toujours la même merde :
Elle ne fait que croître.

Et le Calomniateur partit on ne sait où, car personne n'avait besoin de lui. Mais l'air joyeux continuait à remplir le terrain vague de ses accents retentissants :

Ma poulette est une salope :
Elle fait du nudisme.
Y a un spectre qui hante l'Europe,
Le vieux spectre de l'Isme.





Homo Sovieticus
Alexandre Zinoviev
(source)




Mais que se passe-t-il donc sur le dépotoir ? Zinoviev meets Grazhdanskaya Oborona ? Ou plutôt leurs prédécesseurs, l'histoire de GROB ne remontant pas au-delà de 1982 ... Les hauteurs béantes (+) paraissent à Lausanne
aux éditions l'Age d'homme, en 1976 en russe, puis en français l'année suivante.

Les hauteurs béantes (le début, ici) sont un chef d'œuvre en ce qu'elles réussissent même à être impitoyablement, cliniquement (et, en l'occurrence, involontairement, me semble-t-il) précises dans la description de cette occasion manquée, de cette reconnaissance qui ne peut pas se faire : "Ce n'est pas de la contestation, c'est de l'arrangement." Nos ainés et nos maîtres nous l'auront-ils suffisamment seriné ?

Et pour ceux qui se souviennent du contenu du Manuscrit du Schizophrène, Les hauteurs béantes sont bien un roman à clé mais à l'envers : au lieu de masquer le particulier de façon semi-transparente, elles révèlent la structure générale ; il reste à l'instancier dans l'Isme particulier où l'on patauge ! Ainsi, le Père-la-Justice n'est pas Soljenitsyne, (*) c'est l'inverse : Soljenitsyne est une instanciation de Père-la-Justice sous un Isme donné.

Alors, Zinoviev meets GROB ? Oui, bien sûr ... mais la liste des occasions manquées peut s'allonger. Debord meets the Stooges ? Badiou meets KLF ? "Ce n'est pas de la contestation, c'est de l'arrangement."




(+) Les hauteurs béantes, l'autre livre qui me fait tant rire que je dois parfois arrêter la lecture pour reprendre mon souffle !
L'autre ? Oui, il y a aussi
La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole !

(*) A propos de Soljenytsine, le livre que Georges Nivat lui avait consacré en 1980 est en ligne. Le dernier chapitre fait d'ailleurs une brève allusion à Zinoviev et au Père-la-Justice.

samedi 21 août 2010

André Velter


il est de l’autre côté de la page
un murmure à bout de sens
un arc-en-ciel en terre en friche
une errance de couleurs et de sons
une incantation d’espace un diapason,
l’éclair là qui dure et signe
la chute de reins de l’horizon
la courbe nue du violoncelle
une passion où se déchaîne
si fragile le regard nécessaire
la part sensible de l’invisible,
on peut chemin sans croix
gravir par défi et plaisir
les pentes du mont Sabir
tout en armant son pas
à mille lieues de Ta’izz
ne plus parler langue raisonnable
ne plus mâcher écorce de syllabes
et cracher tout son qat
et taire toute voix
entendre par-devers soi la houle
d’outre-Levant le secret
d’avancer sans croire à l’outre-cime
et marcher à l’oreille comme d’autres à l’énergie

André Velter, in L’Arbre-Seul, Poésie/Gallimard, 2001



Voir aussi l'excellente thèse de Sophie Nauleau, André Velter Troubadour au long cours - Vers une nouvelle oralité poétique (2009).

Edison -- Vítězslav Nezval (1900-1958)


Puisque Vítězslav Nezval est passé par la page précédente, la version bilingue (traduction de François Kérel) d'un de ses poèmes les plus célèbres, Edison (in Poèmes à la nuit, 1927) est ici.


La cinquième et dernière partie :

Naše životy jsou těšivé jak smích
jednou v noci sedě nad kupou svých knih
uviděl jsem náhle v pachu novin tona
sníh a velkou podobiznu Edisona
bylo po půlnoci v pozdním únoru
zastihl jsem sama s sebou v hovoru
jako bych se býval opil silným vínem
hovořil jsem se svým nepřítomným stínem

Jako refrén zněl tu stále jeden tón
šel jsem po špičkách až k dveřím na balkón
přede mnou se chvělo moře světel v dáli
pod ním lidé ve svých lůžkách dávno spali
avšak noc se chvěla jako prérie
pod údery hvězdné artilérie
naslouchal jsem mlčky odbíjení z věží
pozoruje stíny v dálce na nábřeží
stíny sebevrahů pro něž není lék
stíny starých pouličních nevěstek
stíny aut jež porážely stíny pěší
stíny chudáků jež bloudí bez přístřeší
stíny hrbatých na rohu ulice
stíny plné rudých vředů příjice
stíny zabitých jež budou bloudit navždy
kolem stínů svědomí a stínů vraždy
zakuklené stíny v šatech vojáků
stíny láskou přemožených pijáků
stíny světců kteří básníky se stali
stíny těch kdož vždycky marně milovali
lkavé stíny meteorů padlých žen
křehké stíny cizoložných princezen

bylo tu však něco krásného co drtí
zapomnění na stesk života i smrti

Buďte krásná buďte smutná dobrou noc
zářivější meteorů jejichž moc
poznali jsme kdysi v parných nocích světel
reflektory stínů zbavené jak metel
jež nás šlehaly až k horké závrati
na shledanou signály jež nad tratí
lákáte mne do dálek jak dusné růže
na shledanou hvězdy polibky mé duše
otevírající mi lázně v zahradách
temné balzámy a hřebíčkový pach
jízdy na světelných křídlech avionů
na shledanou kruté slasti Edisonů
zdroje studnic naft vy slavné rakety
šlechticové země bez etikety
na shledanou hvězdy padající z věží
na shledanou stíny v dálce na nábřeží
stíny času na nějž není lék
sladké stíny stíny snů a vzpomínek
stíny modra nebe v očích krásné ženy
stíny stínů hvězd v zrcadle vodní pěny
stíny citů jež jsou dosud beze jména
stíny prchavé jak noční ozvěna
stíny bledé opalizující pleti
stíny dechu dosud nezrozených dětí
stíny matek modlících se za syny
stíny přeludů po městech ciziny
stíny rozkoší jež ruší spánek vdově
stíny přeludů a touhy po domově

Buďte krásná buďte krutá dobrý den
krasší meteorů slz a přísah žen
lásko s níž jsme stáli na vrcholku hory
sbírajíce hnízda hvězd a meteory
na shledanou krasší snů a bludiček
už zas natáhnout si na noc budíček
pohleď příteli co lidí klidně žije
ne to není práce to je poezie

Už zas trhat ve snách bledé lilie
už zas jíti do kavárny Slavie
už zas srkat každodenní černou kávu
už zas míti stesk a nachýlenou hlavu
už zas nespát už zas nemít záruky
už zas pálit vše co přijde do ruky
už zas slyšet tóny tlumeného pláče
už zas mít svůj stín hazardního hráče

Naše životy jsou jako noc a den
na shledanou hvězdy ptáci ústa žen
na shledanou smrti pod kvetoucím hlohem
na shledanou sbohem na shledanou sbohem
na shledanou dobrou noc a dobrý den
dobrou noc
sladký sen





Nos vies sont consolantes comme un rire
J'étais à mon bureau et j'essayais de lire
Soudain je vis dans l'encre noire des colonnes
La neige et une grande photo d'Edison
C'était passé minuit à la fin février
Je me parlais à moi-même comme un homme en train de prier
Avais-je bu qui sait une liqueur saoulante
Ainsi je dialoguais avec mon ombre absente

Comme refrain tintait toujours le même son
J'allais à pas de loup jusqu'à la porte du balcon
À mes pieds tout un flot de lueurs frissonnait
Et les gens dans leurs lits depuis longtemps dormaient
Mais la nuit frémissait à l'instar des prairies
Sous les coups des étoiles tirs d'artillerie
Sonnait l'horloge de la tour Je regardais
Les ombres des passants qui traversaient le quai
Ombres des suicidés dans l'ombre du destin
Ombre sur le trottoir d'une vieille putain
Ombres des autos renversées par l'ombre des piétons
Ombres des miséreux qui couchent sous les ponts
Ombre de la ruelle où le bossu se glisse
Ombre pleine des chancres rouges de la syphilis
Ombres de la conscience ombres du crime
Où viennent éternellement rôder les ombres des victimes
Ombres armées de baïonnettes
Ombres des saints qui devinrent poètes
Ombres des buveurs vaincus par l'amour
Ombres de ceux qui aiment sans retour
Ombres plaintives de météores femmes qui s'abandonnèrent
Ombres fragiles des princesses adultères

Mais on sentait peser la beauté qui nous broie
Le courage de vivre et mourir et l'effroi

Soyez belle soyez triste bonsoir
Plus étincelante que les météores dont le pouvoir
Nous fut révélé dans les lumières d'une nuit étouffante
Phares d'ombre équipés comme la tourmente
Qui nous cingle jusqu'au vertige de la joie
Au revoir les signaux au-dessus de la voie
Vous qui m'attirez comme une rose de flamme
Au revoir les étoiles baisers de mon âme
Vous qui m'ouvrez les piscines dans les jardins
L'arôme des oeillets et leur sombre parfum
Les vols dans les avions dont les ailes rayonnent
Au revoir les cruels délices d'Edison
Naphtes puits de pétrole fusées filant vers d'autres planètes
Nobles de la terre sans étiquette
Au revoir la tour d'où les étoiles tombaient
Au revoir les ombres lointaines sur le quai
Ombres du temps qui fuit irrémédiablement vers l'avenir
Douces ombres ombres des rêves et des souvenirs
Ombres du bleu du ciel dans les yeux d'une belle femme
Ombres des ombres d'étoiles dans les eaux quand plonge la rame
Ombres des sentiments qu'on ne sait pas nommer
Ombres du souffle des enfants pas encor' nés
Ombres fugitives comme la nuit l'écho
Ombres pâles sur l'opaline de la peau
Ombres des mères en prière
Ombres des spectres dans les villes étrangères
Ombres des voluptés dont la veuve est meurtrie
Ombres des spectres ombres du mal du pays

Ah soyez belle soyez cruelle bonjour
Plus belle que les météores les larmes les serments d'amour
Que nous fîmes debout sur les sommets
Capturant des nids d'étoiles et des comètes
Au revoir vous plus belle que les feux follets et le sommeil
De nouveau pour la nuit remonter le réveil
Des milliers de gens mènent leur petite vie
Ce n'est pas du travail c'est de la poésie

Encore un jour cueillir en rêve les lilas
Encore un jour s'attabler au café Slavia
Encore un jour marcher encore un jour s'asseoir
Encore un jour prendre son petit café noir
Encore un jour veiller ne plus être certain
Encore un jour brûler tout ce qui vous tombe sous la main
Encore un jour entendre les notes d'un pleur
Voir encore une fois son ombre l'ombre d'un joueur

Au revoir étoiles oiseaux serments d'amour
Au revoir mort sous l'églantine en fleurs
Au revoir sonne l'heure
Au revoir bonne nuit et bonjour
Beau rêve
Les jours sont courts


Ce sont des poèmes comme celui-ci qui justifient l'indulgence dont Zábrana et bien d'autres ont fait preuve à l'égard du poète officiel du régime de Gottwald. Qui veut se convaincre de la triste déchéance du poète peut aller voir de ce côté, où l'on trouve deux (superbes) poèmes de 1927 et une triste mirlitonade de 1950 où, comme il se doit, le nom de Klement Gottwald est révérencieusement cité (traduction française de Jean-Gaspard Páleníček).

vendredi 20 août 2010

Stumbling -- Philippe Soupault (1897-1990)


Soupault et Nezval (et aussi ici) à Prague
1927 ou 1928 ?

(source)



Quel est ce grand pays
quelle est cette nuit
qu'il regarde en marchant
autour de lui
autour de monde
où il est né
Les pays sont des secondes
les secondes de l'espace
où il est né
Les doigts couverts d'étoiles
et chaussé de courage
il s'en va
Rien ne finit pour lui
Demain est une ville
plus belle plus rouge que les autres
où le départ est une arrivée
et le repos un tombeau
La ligne d'horizon
brille
comme un barreau d'acier.
comme un fil qu'il faut couper
pour ne pas se reposer
jamais
Les couteaux sont faits pour trancher
les fusils pour tuer
les yeux pour regarder
l'homme pour marcher
et la terre est ronde
ronde
ronde
comme la tête
et comme le désir
Il y a de bien jolies choses
les fleurs
les arbres
les dentelles
sans parler des insectes
Mais tout cela on le connaît
on l'a déjà vu
et on en a assez
Là-bas on ne sait pas
Tenir dans sa main droite une canne
et rien dans sa main gauche
qu'un peu d'air frais
et quelquefois une cigarette
dans son cœur
le désir qui est une cloche
et moi je suis là
j'écoute j'attends
un téléphone un encrier du papier
j'écoute j'attends j'obéis
Le soleil chaque jour tombe
dans le silence
je vieillis lentement sans le savoir
un paysage me suffit
j'écoute et j'obéis
je dis un mot un bateau part
un chiffre un train s'éloigne
Cela n'a pas d'importance
puisqu'un train reviendra
demain
et que déjà le grand sémaphore
fait un signe
et m'annonce l'arrivée
d'un autre vapeur
j'entends la mer au bout d'un fil
et la voix d'un ami
à des kilomètres de distance
Mais Lui
je suis l'ami de l'air
et des grands fleuves blancs
l'ami du sang
et de la terre
je les sonnais et je les touche
je peux les tenir dans mes mains
Il n'y a qu'à partir
un soir un matin
Il n'y a que le premier pas
qui soit un peu pénible
un peu lourd
Il n'y a que le ciel
que le vent
Il n'y a que mon cœur
et tout m'attend
Il va
une fleur à la boutonnière
et fait des signes de la main
Il dit au revoir au revoir
mais il ment
Il ne reviendra jamais

(in Georgia 1926; Georgia-Épitaphes-Chansons, Poésie/Gallimard)

The snow party -- Derek Mahon



Nigatake : Gingko biloba
(source)



for Louis Asekoff


Basho, coming
To the city of Nagoya,
Is asked to a snow party.

There is a tinkling of china
And tea into china;
There are introductions.

Then everyone
Crowds to the window
To watch the falling snow.

Snow is falling on Nagoya
And farther south
On the tiles of Kyoto.

Eastward, beyond Irago,
It is falling
Like leaves on the cold sea.

Elsewhere they are burning
Witches and heretics
In the boiling squares,

Thousands have died since dawn
In the service
Of barbarous kings;

But there is silence
In the houses of Nagoya
And the hills of Ise.


(in The snow party, Oxford University Press, 1975)

Nature morte -- Robert Creeley (1926-2005)


Kyoto
(source)



It´s still
life. It
just ain´t moving.



Still life

Nature

morte. Vie
immobile.

jeudi 19 août 2010

Île prise au piège de la presqu'île --Marlena Braester


avec l'indifférence des vagues-lames

coupant les racines des villes
dans un feuillage sonore
ville échoue sans cesse je m'arrête
à quelques vagues du bas de la page
quitte le cahier
et toutes les villes déliées

désirant prendre la mer

où vas-tu dans la ville arrêtée
île prise au piège de la presqu'île

(in Presque v’île, poèmes, Ed. Caractères, Paris, 2009)


Depuis des années, Marlena Braester publie les poèmes de ses recueils -- parfois bien avant leur parution en recueil -- ici.
Elle fait partie de ces voix personnelles qui marquent si profondément à la première rencontre qu'on appréhende un peu la déception qui naîtrait inévitablement d'une plus longue fréquentation : crainte infondée ; à chaque nouvelle lecture, c'est le saisissement original qui revient !


Sur ce site, elle collecte aussi des textes d'autres auteurs qui seraient autrement très difficiles à trouver, comme cette étude sur Paul Celan ou celle-ci sur Rimbaud et Fondane.

Tiens, curieusement, comme Fondane, elle est née à Iaşi (qu'elle écrit Jassy selon l'orthographe allemande ; c'est à n'y rien comprendre !).



(source : Marina Nicolaev ; à explorer !)


En passant, à propos de Fondane :

"J'appelle Idée tout ce qui prétend à la certitude unique, à l'infaillibilité, à l'autorité, tout ce qui commande et contraint, tout ce qui opprime et tue, tout ce qui définit la vérité une fois pour toutes, la vérité unique, immuable, interdit le doute, la recherche, l'abstention, soumet les exceptions à la majorité, fait juger l'anormal par le normal, l'individu par la foule, réduit l'être vivant, mouvant, à une formule morte, stable, et use, abuse, du principe de contradiction pour rejeter de la société de gré ou de force... Celui qui souffre et qui s'est révolté."

Benjamin Fondane in Rimbaud le voyou (Denoël et Steele, 1933 ; réédité chez Plasma en 1979 puis aux éditions Complexes en 1990 et, malgré tout, apparemment épuisé)

lundi 16 août 2010

Alabama -- Neil Young



Oh Alabama
The devil fools
with the best laid plan.
Swing low Alabama
You got spare change
You got to feel strange
And now the moment
is all that it meant.

Alabama, you got
the weight on your shoulders
That's breaking your back.
Your Cadillac
has got a wheel in the ditch
And a wheel on the track

Oh Alabama
Banjos playing
through the broken glass
Windows down in Alabama.
See the old folks
tied in white ropes
Hear the banjo.
Don't it take you down home?

Alabama, you got
the weight on your shoulders
That's breaking your back.
Your Cadillac
has got a wheel in the ditch
And a wheel on the track

Oh Alabama.
Can I see you
and shake your hand.
Make friends down in Alabama.
I'm from a new land
I come to you
and see all this ruin
What are you doing Alabama?
You got the rest of the union
to help you along
What's going wrong?



L'amour-propre du coq gaulois résisterait-il à quelque chose d'équivalent (à quelques modifications près : Renault pour Cadillac, accordéon pour banjo et j'en passe) en provenance, disons, des Leningrad Cowboys ?




Il ne faudra pas compter sur Johnny H. pour donner une réplique (un peu) ambigüe à la Lynyrd Skynyrd (*)
: il a déjà repris Sweet Home Alabama dans une adaptation d'Eddy Mitchell (Carte postale d'Alabama), adaptation qui d'ailleurs ne se laisse pas prendre, elle, au jeu des ambigüités.

(*) on en discute encore ... il faut dire que ni Neil Young, ni Ronnie Van Sant ne sont, à quelques exceptions près -- The needle and the damage done, par exemple -- des "songwriters" précis et incisifs à la Dylan !


Algebra Suicide = Lydia Tomkiw + Don Hedeker


Retrouvés dans la pochette , les quatre poèmes de Lydia Tomkiw qui sont aussi les paroles du 45T An Explanation for That Flock of Crows (Buzzerama, 1984) :




samedi 14 août 2010

Fallen, fallen is Babylon -- Brygada Kryzys



Un titre (le dernier) d'un album de 1982 ("Czarną Brygadą") ... sorti sur Tonpress en plein état de guerre !



Tous les empires finissent par tomber mais ils ne tombent pas tous seuls !

"Jutro tworze się dzisiaj"


Un peu de lecture ?


Une caverne d'Ali Baba : Abracadabra !

Vichy (la pastille est dure à avaler ?)


Sont-ils vils et lâches d'avoir ainsi si odieusement attenté à l'honneur du Corps Glorieux de la Préfectorale, héritière d'une si noble tradition...
Heureusement,
la justice veillait, rendue en mon nom, entre autres, certes, mais je tiens, modestement, à revendiquer la part de triomphe qui me revient dans cet arrêt exemplaire. On a les fiertés qu'on peut, ces derniers temps.
J'attends avec impatience la traduction de Michel Rocard et Jean-Pierre Grand devant mes si chers tribunaux !





Trève d'auto-congratulations, il est temps de rectifier ce que j'avais écrit (en tout petit caractère, et par mégarde, qu'on n'en doute pas) dans un post sur Benjamin Fondane.

Voyons ... si j'écris qu'en mars 44 il a, bien plus
d'ailleurs qu'il n'y avait droit en tant que très "étrange étranger", (Wechsler, de son "vrai nom", n'est-ce pas ?) bénéficié de la diligence purement désintéressée de la police française, cela va ?


Les émigrants ne cessent d'escalader la nuit.
Ils grimpent dans la nuit jusqu'à la fin du monde.

Benjamin Fondane in Le mal des fantômes.




Formalisons :

(a) certains parmi les roms et les gens du voyage posent problème, nous dit le pouvoir ;
(b) "si tu veux un esclave fidèle, offre-lui un sous-esclave" (Günther Anders dans Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ?, chez Allia) ; il est devenu par trop évident que "les noirs" et "les arabes" ne conviennent plus comme population de sous-esclaves : le long-feu du débat sur l'identité nationale a au moins prouvé cela (ce qui n'était sans doute pas le but), que la société française avait sur ce sujet commencé à évoluer massivement. On peut toujours instrumentaliser deux ou trois burqa ici et là pour amuser la galerie mais rien de suffisant pour s'attacher la fidélité du bon peuple et par là-même être en mesure de détourner son attention ;
(c) sans surprise, il n'a pas fallu longtemps pour voir apparaître une ligne de fracture fictive équivalente au "Ostjudenproblem", ligne-mirage clairement décrite par Hannah Arendt (voir Walter Benjamin 1892-1940 qui reprend des intuitions lumineuses de Franz Kafka ; chez Allia) : "non, non, les gens du voyage, c'est pas comme les roms, faut pas confondre ... ils sont intégrés, eux, etc." A ce point, le piège est armé (*);
(d) après la tragédie, la scène est prête pour la farce.


Mais farce à l'échelle de l'histoire ne signifie pas gaudriole pour ceux qui en sont très réellement les victimes.






(*) Cet extrait du journal Sud-Ouest (en date du 14 août) l'illustre au-delà de la caricature ...

Caravanes rutilantes, puissantes berlines et 4×4 de luxe : on est loin, au stade d'Anglet, du dénuement des camps de Roms. Les membres de l'association La Vie du voyage, qui réunit plus de 200 familles de nomades, ont d'ailleurs très vite tenu à montrer hier qu'ils ne voulaient pas d'amalgame : dès que les forces de police ont encerclé le terrain, une banderole portant l'inscription « Liberté, Égalité, Fraternité » a été déployée. Quelques minutes plus tard, « La Marseillaise » retentissait d'un haut-parleur tandis que les hommes apposaient des autocollants bleu blanc rouge sur leurs vêtements.

Les insignes tricolores n'empêchaient pas la situation de se tendre entre la centaine de CRS postés aux entrées du camp et les familles massées devant eux. Dans le ciel, un hélicoptère de la gendarmerie surveillait les 280 caravanes et les mouvements du millier d'habitants du camp. Une dizaine de dépanneuses étaient prêtes à embarquer les véhicules bloquant l'entrée du camp.


vendredi 13 août 2010

Votre révolution n'est pas la mienne -- François Lonchampt et Alain Tizon


Pour donner tout de suite une idée, à la fois, du fond et du ton de ce livre (publié aux éditions Sulliver, 1999), j'emprunte ce paragraphe à une "réponse à Julia Kristeva" de François Lonchampt :

Dans le monde de Kristeva et de ses amis, il n'y a donc ni pauvres, ni riches, désormais, pas de classes ni de conflits sociaux, seulement des maladies de l’âme, et la politique se résout dans la "dimension thérapeutique", dans le “ réajustement des inégalités" et dans d’autres tâches heureusement peu susceptibles de déclencher des passions, comme la “ thérapie de proximité ”, “ la gestion (…) de la ville de Paris, de ses arrondissements ” ou le renouvellement du "lien social" menacé de destruction …par l'idéologie révolutionnaire !

De fait, depuis plus d’un quart de siècle que la crise institutionnalisée est devenue un mode de gouvernement à part entière, nous sommes tous invités à partager avec les institutions du pouvoir l’irrationalité et la non-exécution, et en luttant ensemble contre le sida, le racisme, le chômage, les excès de la mondialisation ou la crispation identitaire, et bien sûr le terrorisme, à apporter un “ supplément d’âme ” à ce “ nouvel ordre mondial dont il n’est plus nécessaire de louer les avantages démocratiques [4] ”. Et les attentats barbares commis aux Etats-Unis sont évidemment l'occasion idéale pour renouveler et renforcer cette exigence d'adhésion.

Les sociétés occidentales s'étant beaucoup transformées ces trente dernières années, pour amenuiser la capacité de nuire conservée par la classe ouvrière et absorber l'impact des mouvements contestataires, c'est peu dire que les idées révolutionnaires, formées en d'autres temps, doivent être repensées entièrement. Et cette tâche exige qu'on situe d'emblée le débat au-delà des clivages du début du siècle qui servent encore de fond de commerce à la plupart des partis de gauche et d'extrême gauche. Malheureusement, face au Capital qui a achevé de détruire en Europe tous les rapports sociaux lui préexistant, et qui “ se valorise toujours plus en produisant des formes “ immatérielles ” et “ représentatives ”, colonisant de haut en bas et en profondeur le “ temps libre ” d’une existence sociale réduite à une enchère généralisée [5] ”, face à l'accélération continue des changements, à l'intrication des économies, au développement anarchique des technologies dangereuses qui servent d'arguments d'autorité pour décourager les bouleversements nécessaires, il y a bien longtemps que les révolutionnaires ont renoncé à présenter un tableau crédible de la société qu'ils appellent de leurs vœux. Souvent compromis avec les théories post-modernes de la différence, avec les valeurs hédonistes de la consommation, ainsi qu’avec le féminisme militant, qui depuis bien longtemps ne sait plus qu'aggraver, pour en tirer profit, le malentendu qui s'est instauré entre les sexes, ils sont nombreux, au nom de la spontanéité créatrice de la multitude aujourd'hui, comme hier au nom du matérialisme historique, à affirmer l’inutilité de toute projection dans l’avenir.

[4] Julia Kristeva, L’avenir d’une révolte.
[5] Giorgio Cesarano, juillet 1974, in Invariance, , année IX - série III, n n°1.



(Excellente) source


Bref, pas de quartier ! Des "libéraux libertaires" (déjà si bien renvoyés à leurs poubelles par Gilles Châtelet ou Jaime Semprun (malheureusement décédé tout récemment ; voir
L'abîme se repeuple à l'Encyclopédie des Nuisances)) aux tenants du "capitalisme cognitif" (sans doute) transcendé par la "puissance des multitudes" (sorte d'équivalent post-moderne du Saint-Esprit) en passant par l'auto-embaumement pré-posthume de Debord, la critique est brève et assassine.
Au-dessus de ce jeu de massacre, un thème plus sombre se fait entendre et une référence se détache, la figure de Pier Paolo Pasolini dont on oublie qu'
avant d'être le cinéaste "italien" que l'on sait il fut (et resta) poète frioulan et le témoin impuissant de l'anéantissement des cultures ouvrières et paysannes du Frioul, concassées dans la culture de masse.
Dans des termes qui rappellent parfois Günther Anders, c'est bien la production par la bourgeoisie de masses standardisées d'individus conformes "adaptés à notre époque" qui est en cause ; où l'on retrouve Cyber-Gédéon, Turbo-Bécassine et les ingénieurs du consensus, dans une perspective qui semble d'abord très différente de celle de Gilles Châtelet puisqu'il s'agit de redonner son mordant à la notion de lutte des classes (au delà du
peu efficace mais si rassurant "De défaite en défaite, nous volons vers la victoire" -- librement adapté de Karl Liebknecht) mais qui au final le rejoint tant le ton la conclusion du livre rappelle celle de Vivre et penser comme des porcs (*) et son appel à "l'héroïsme du quelconque" :

Nous savons combien ces temps nous sont hostiles.

Qu'on ne s'y méprenne pas, nous sommes bien conscients qu'il nous manque la pratique d'une ou plusieurs révolutions pour écrire mieux et plus juste.

Et l'époque nous encombre avec son conformisme acéré, armé de pressions économiques et idéologiques morbides, épaulé par tous les partis du vieux monde.

Ce monde où le confusionnisme triomphe !

Où le faux a pris le goût du vrai !

Où chaque jour l'imbécillité nargue l'intelligence.

Où chacun peut disparaître dans l'indifférence humaine au milieu d'objets morts !

Mais il reste encore maints visages de femme capables de nous émouvoir. Une aube sans propriétaire et des risques à vivre autrement fascinants que les risques économiques ...

Nous ne nous résignerons jamais.



Ce livre est mis en ligne par ses auteurs, intégralement, ici.
A ne pas manquer.




(*) En voici le dernier paragraphe :

Et si l'horoscope des "grandes tendances" se trompait ? Et si le cyber-bétail redevenait un peuple, avec ses chants et ses gros appétits, une membrane géante qui vibre, une humanité-pulpe d'où s'enrouleraient toutes les chairs ? Ce serait peut-être une définition moderne du communisme : "A chacun selon sa singularité." De toute manière, il y aura beaucoup de pain sur la planche, car nous devons vaincre là où Hegel, Marx et Nietzsche n'ont pas vaincu.


En passant ...




La Nature venait-elle compléter les progrès de l'homme ? Parachever ce qu'il avait commencé ? Avec la même indifférence satisfaite, elle voyait sa détresse, excusait sa bassesse, acquiesçait à son calvaire. Ce rêve de partage, d'achèvement, de découverte d'une réponse -- dans la solitude de la plage -- n'était donc qu'un reflet dans un miroir et ce miroir lui-même, que la surface vitreuse qui se forme dans la quiétude quand dorment dans les profondeurs les nobles facultés ? En proie à l'impatience, au désespoir et cependant répugnant à partir (car la beauté offre ses leurres et ses consolations), arpenter la plage était devenu impossible ; intolérable, sa contemplation : le miroir était brisé.

(Ce printemps-là, Mr Carmichael publia un volume de poèmes qui eut un succès inespéré. La guerre, disait-on, avait fait revivre l'intérêt pour la poésie.)

(Virginia Woolf, Vers le Phare)

Quelle meilleure description de l'échec d'une tentative d'accès au "monde des choses" : être devant le miroir et non pas être le miroir.

A rapprocher de Patočka aussi, bien sûr, pour ce que c'est l'épreuve de la première guerre mondiale qui amène à cette expérience ; épreuve qui, sans être celle du front comme la décrivent Jünger ou Teilhard, est aussi celle de la présence de la mort non comme limite mais comme étendue.

Et le chapitre suivant, cette description hallucinée de la prolifération des choses, de leur pouvoir d'exister sans nous, quand nous ne sommes pas là, se termine justement par ce mot "terrible" ; il faut apprivoiser les choses pour les laisser venir à nous et pour pouvoir, littéralement, nous, être au monde : le Pluchkine que dévoile Toporov le savait, lui.


C'est de cette capacité à être que la valeur d'échange nous sépare et cette séparation se redouble encore quand le spectacle de l'échange se replie sur l'échange lui-même; en passant par Adorno, Anders ou de Bodinat, nous voila revenus à Tchouang-Tseu et au meurtre de Chaos !

La Villeneuve, c'est la technopole -- Pièces et Main d'œuvre




Histoire de mieux comprendre ce qui se joue maintenant en Isère, l'excellent texte de Pièces et Main d'oeuvres est . Extrait :


La Villeneuve, c'est la technopole. Ce modèle de ville moderne, fondée sur la liaison recherche-université-industrie-pouvoirs publics (civils et militaires), et sur la tyrannie de l'innovation – tu t'adaptes ou tu crèves. Ce que le techno-gratin a dissimulé, dans ses présentations PowerPoint des "atouts de l'écosystème grenoblois" pour pomper les subventions d'État et le label "Pôle de compétitivité mondial", c'est la place réservée à ceux qui ne s'adaptent pas, pas assez vite. Les 15 000 habitants de la Villeneuve n'ont pas le profil technopolitain des Ingénieurs, Techniciens, Cadres, qui cultivent tout ensemble la foi dans le Progrès, la dénégation et la bienpensance autosatisfaite. Il fallait mettre quelque part les autres, si possible loin du centre ville où s'épanouissent désormais de gras vendeurs de vêtements de luxe et de vulgaires tenancières de "spas", équipés de 4x4 et de résidences sur les côteaux du Grésivaudan. Ce Grenoble-là, qui s'étale dans les pages glacées de magazines pour parvenus de province - tels ce "Beaux Quartiers", non distribué à la Villeneuve – a pointé sous Carignon, puis a été développé par Destot. Et chacun, parmi les 20 % de Grenoblois qui travaillent dans la recherche et l'enseignement, de faire semblant d'ignorer l'existence des en-dehors.


jeudi 12 août 2010

Futura 2010


On fêtera bientôt le centenaire de la naissance de Pierre Schaeffer (né le 14 août 1910).

L'occasion de rappeler que le festival Futura, à Crest dans la Drôme, fondé en 1994 par Denis Dufour, dirigé par lui jusqu'en 2007, puis par Vincent Laubeuf (allez écouter la finesse de A travers un monde dénaturé), résiste, pour cette année, aux désengagements financiers de l'Etat dans le domaine de la culture et présentera une fois encore, du 25 au 29 août, un panorama thématique ("carnets de voyage", cette année) sans équivalent des musiques acousmatiques, des oeuvres déjà classiques à celles de jeunes compositeurs.




mercredi 11 août 2010

L'Homme Aux Bras Ballants -- Laurent Gorgiard



Cela dure 4 minutes, c'est
ici, ou .
Animation de 1997, musique de Yann Tiersenn, d'après la bd ci-dessous de Gilles Gozzer.


Voir aussi ici.

mardi 10 août 2010

Ancient lights and the blackcore -- David Toop



En écho à son enregistrement de chamanes Yanomami sur Ancient lights and the blackcore (disque collectif sorti en 1995 sur Sub Rosa avec Scorn, Seefeel et Timothy Leary/DJ Cheb i sabbah) , David Toop reprenait dans ses notes de pochette ce texte de 1992 :

The imagery of altered states, along with the desire to travel through intangible dimensions, cross boundaries of emotional and physical enclosure, experience a dissolution of certainties, to lose all sense of sequential, narrative time, to float and be intoxicated by rhythm and frequency, are central to the force of music. Music and intoxicants have been interwoven since the beginning of culture, and in our own, present, perpetually conservative society, the re-emergence of a milieu which consciously links drug taking with the psychotropic properties of music has unleashed a frenzy of anxiety and suppression. This anxiety -- along with the anxiety that children and the young are being suffused with satanic incursions, obscene language, sexual awareness and, as a recent piece in The Times said, "visual disturbances, deep trances and temporary loss of limb control" -- is as acute as the Yanomami belief that hungry demons send spirits up from the subworld to the Earth layer to capture the souls of their childrens and eat them. Unlike Yanomami shamanism, however, this anxiety denies a balanced universe by proscribing those supposed extremes of imagery which allow us a complete articulation of the body, the imagination and the psyche.
With its extensions into virtuality, state-of-the-art biotech music now possesses a cinematic potential for ambient fictions realised through the snapshot audio environments exposed by digital sampling. Sampling's cannibalisation of memory and other worlds, along with the impossible extrapolation of human imagination and dexterity accessed by the ultracapacity of software brains linked to enslaved machines, suggest new transformation of our animal and cybernetic selves. Informed by hallucinations and the history of trance mechanism,fusing visions and electronic impulses in mysterious space, embracing both fragmentation and ritual, cyborg music now offers the unknown.




Le mal des fantômes -- Benjamin Fondane (1898-1944)


Geneviève et Benjamin Fondane.
Photographie extraite de l'album de Benjamin Fondane.
Coll. Société d'Études Benjamin Fondane, Paris.
Don de Madame Denise Aguadich, Paris.


Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage assurément cavalier et sans doute illégal de cette si belle image, voir ici, merci.





D'AUTRES humains (du moins je le présume)

ont regardé la vie par leurs carreaux
couler avec ses barques dans la brume.

D'autres QUE NOUS (flâneurs, grammairiens
mûris au miel intime du poème,
philatélistes d'éternels riens)

ONT FAIT leur lent voyage de tortue
le long des côtes maigres du connu,
sans épuiser leur feuille de laitue.

LA TRAVERSÉE sans doute avait si bien
mimé le temps, coulé avec les choses
du même rythme et imité le train

DE CETTE VIE -- si pleine de mesure ! --
qu'elle coula sans bruit dans un portrait
pendu au mur -- de Sage -- à l'embouchure

du Songe.
...............Nulle houle DE CES MERS
ne vint, de son écume, sous la lampe,
emplir leurs têtes vides d'univers

quand -- de leur plume d'oie, bouleversée --
ils écrivirent sans pâté, d'un trait :

"D'AUTRES QUE NOUS ONT FAIT LA TRAVERSÉE ..."



Le dernier poème de la section Le mal des fantômes (1942-1943), publié dans le recueil éponyme (chez Verdier).

lundi 9 août 2010

To the lighthouse -- Virginia Woolf


Le livre de Virginia Woolf que je préfère, surtout cette deuxième partie où l'auteur abandonne le "flow of consciousness" pour ce qui paraîtrait un mode traditionnel du récit, le narrateur extérieur, sauf que dans les mains de Virginia Woolf, ce mode traditionnel prend une dimension tout à fait inédite, celle d'un poème en prose, d'une plongée dans le "monde des choses" sur laquelle vient fugitivement s'imprimer la vie des personnages, l' "histoire" du roman, l' "Histoire" tout court.

Un bref extrait, les sections 6 et 7 (in Virginia Woolf, To the lighthouse, Granada, 1977) :





Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.


La traduction française par Magali Merle (Vers le phare, in Virginia Woolf, Romans et nouvelles, Le livre de poche, 1993) :




Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.


samedi 7 août 2010

Relativisons ...


"Nous n'avons pas vocation, nous les Français, à accueillir 2,5 millions de roms roumains" Pierre Lellouche (qui ?)


Relativisons !


La vocation de la France la destinant manifestement à recycler pour l'éternité ce néant intellectuel d'une rare toxicité qu'est l'auteur de cette ânerie abyssale, elle n'a vraiment rien à craindre de 2,5 milliards (*) de roms, fussent-ils roumains !
Qui peut le plus, évidemment, peut le moins.



(*) par mesure de sûreté (non, ici, pas de rétention ...), on a rajouté les descendants sur un nombre à déterminer de générations :
  • zéro selon les roumains pour qui la génération spontanée des roms est apparemment un fait médiatiquement (sinon scientifiquement ... il faudrait demander au Dr Elena C.) établi ;
  • une selon la police, qui possède une numération très primitive ({un, trop} avec les règles, un + un = trop, un + trop = trop, trop + trop = trop) dont son ministre fit récemment l'éclatante démonstration en dénombrant les auvergnats "un ça va, etc" ;
  • je vous laisse - "vous les Français" ? - faire le calcul selon vos hypothèses favorites !

vendredi 6 août 2010

Quand passent les cigognes -- Mikhaïl Kalatozov




Classique d'entre les classiques du cinéma soviétique post-stalinien ? Revu aujourd'hui ; toujours aussi émouvant. Palme d'or 1958, avec Tatiana Samoïlova, inoubliable.

(en passant, elle apparaît dans Nirvana, le film de Voloshin en 2008 ; pas forcément un chef d'œuvre, celui-là, avec son esthétique à la Sigue Sigue Sputnik au service d'une morale assez convenue ...)





Ici (vo, sous-titré en anglais), tant il est peu probable que cela passe près de chez vous (où que vous soyez, d'ailleurs !).

A un passant de hasard -- Yeshige Tcharents (1897-1937)


Tous les deux, tous les deux, dans ce monde sans retour,
Nous vivons, nous existons – notre ailleurs est le même.

Arrête-toi, passant. Arrête-toi. Regardons-nous, l'un l'autre,
A travers nos sourires peut-être reconnaîtrons-nous un ami inconnu.

Arrête! Arrête! Où cours-tu ? Où vas-tu dans ta hâte?
Peut-être trouveras-tu dans mes yeux le feu d'un sourire d'or.

N'es-tu pas heureux que nous vivions et que nous nous soyons rencontrés.
Où passes-tu sans retour, sur ce chemin sans espoir de retour?

Je passerai moi aussi tout seul, triste, et je suivrai mon infini
Chemin de rêve, que toi aussi, ce soir, aveuglément tu as suivi.

Tu l’as suivi aveuglément, tu t’es éloigné dans la brume.
Et je me rappellerai longtemps ton visage distant et inconnu.

Je me rappellerai comme un souvenir que dans mon errance,
Quelqu’un m'a croisé dans la brume, il faisait noir, il faisait soir.

(1916)




Poème de jeunesse de Tcharents (ici et ), trouvé sur le site de Berge Tourabian qui a eu l'excellente initiative de donner à lire l'intégralité des poèmes qu'il met en musique, en arménien, en anglais et en français (aussi en allemand pour un disque). Faute de plus d'information, je suppose que la traduction est de lui.

Et pour le peu que je connais de la poésie arménienne contemporaine, voir ici (un poème de Marine Petrossian).


jeudi 5 août 2010

Tu es vieux, Komarov -- Nadia Tuéni (1935-1983)


Le 24 avril 1967, s'écrasait la capsule Soyouz ramenant Vladimir Komarov. Le lendemain, Nadia Tuéni lui rendait ainsi hommage dans le quotidien Le Jour :


L'Horloge à 4 heures 10 est morte, Komarov. Au beffroi des étoiles il est toujours 4 heures.

L'oiseau venait de terre. C'était un oiseau-pluie et quand le ciel se casse, il fait beau sur la mer à cause des solitudes. Je te l'avais bien dit, le soleil est si proche qu'un coup de langue peut le mouiller !
Tu es vieux, Komarov, plus vieux que crépuscule. Tu as l'âge du rêve ancien, des corps-à-corps stellaires, et des vents qui reviennent clamer les droits du ciel. Tu as l'âge inquiétant, cet âge arithmétique qui glisse sur rail de bleu, vers toujours les mêmes songes pris de torticolis. La main qui te protège ne peut être qu'éteinte loin des nuits et des jours et des visages construits autour du ciel qui brûle tout au fond de tes yeux. Un univers liquide. Au lieu d'une Atlantide, la mort qui est retour à la simplicité.
C'est le temps de l'homme indéfini. Un temps de pause entre la terre étroite et l'espace oublié. Ne te retourne pas ! Les soleils de Gomorrhe ne sont que le danger de tous les souvenirs.
Pourquoi es-tu parti avec tous ceux qui passent et le temps où les mages n'étaient que chameliers ?
Que le ciel soit très bleu envers et contre toi ! La ville a grelotté parce que tu te rendors. Toutes les étoiles se ressemblent ; rien n'est plus différent d'un homme qu'un autre homme, et pour toi, Komarov, des lunes incolores, et l'horrible mesure des grandes découvertes !


(in Nadia Tuéni, Œuvres Complètes, La Prose, Dar-an-Nahar, Beyrouth 1986)

mardi 3 août 2010

L'inhabitable capital - Crise mondiale et expropriation -- Jean-Paul Dollé


Jean-Paul Dollé vient de faire paraître aux éditions Lignes un bref ouvrage qui livre des clés pour la compréhension de la crise actuelle mêlant opportunément trois fils qu'on trouve habituellement séparés :
  • analyse de l'imaginaire de l'habitation, aux Etats-Unis tout particulièrement, donnant une perspective de longue durée vraiment bien venue à la crise des subprimes ;
  • analyse plus classique de la dévalorisation des choses (valeur d'usage) en produits (valeur d'échange) appliquée au marché de l'immobilier ;
  • analyse mêlant Baudelaire, Nietzsche et Benjamin autour de l'enlaidissement de monde, cette dernière analyse semblant parfois faire écho à des accents heideggeriens ("Bâtir est, dans son être, faire habiter. Réaliser l’être du bâtir, c’est édifier des lieux par l’assemblement de leurs espaces. C’est seulement quand nous pouvons habiter que nous pouvons bâtir.", Heidegger, Essais et Conférences, Tel/Gallimard) : Habiter, c'est séjourner auprès des choses, c'est-à-dire être au monde et non simplement dans le monde. Nous nous tenons auprès des choses continûment, dans la mesure où les choses - et non les produits - sont là et continuent d'être là. Nous demeurons auprès des choses qui durent. Ainsi nous habitons. S'il n'en est pas ainsi, alors les hommes font l'expérience - ou plutôt sont contraints de subir - l'inhabitable. Le capitalisme, structurellement, produit l'inhabitable.

Un court extrait :








Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.

lundi 2 août 2010

La démocratie comme procédure et comme régime -- Cornelius Castoriadis


Le dernier texte de La montée de l'insignifiance (Les Carrefours du Labyrinthe IV) qui peut servir d'introduction à la pensée de la démocratie chez Castoriadis. Relu en lien avec les Essais hérétiques de Patočka, pour y retrouver l'accent mis sur l'éducation : le citoyen d'une démocratie, pour Aristote, est celui qui est "capable de gouverner et d'être gouverné", une double capacité que seule l'éducation (paideia) peut faire naître et consolider.

"Supposons même qu'une démocratie, aussi complète, parfaite, etc., que l'on voudra, nous tombe du ciel : cette démocratie ne pourra pas continuer plus que quelques années si elle n'engendre pas des individus qui lui correspondent, et qui sont, d'abord et avant tout, capables de la faire fonctionner et de la reproduire."

En passant, on notera que le libéralisme économique produit précisément l'inverse : reposant sur des archétypes comme le marchand honnête, le chevalier d'industrie etc., son fonctionnement engendre mécaniquement des types opposés ; l'honnêteté, ce n'est pas la peur du gendarme et il y a là souvent confusion !
Quant à ceux qui s'en viennent gravement proposer de "moraliser le capitalisme", ils ne font la preuve au choix que de leur duplicité ou de leur bêtise. Inutile de parler de morale quand on ne peut même plus observer la plus élémentaire reconnaissance du ventre (on ne parle pas ici de sentiment de responsabilité).














Pour ce qui est des justes récriminations contre mon usage immodéré de la photocopieuse, voir ici, merci.



En passant aussi, on relèvera dans ce texte un autre parallèle avec Patočka dans la critique de la Geworfenheit de Heidegger qui ignore le caractère nécessairement social du monde dans lequel nous sommes jetés (caractère socialement limité de notre ouverture au monde chez Patočka, en essayant d'être plus précis : il n'y a pas d'accès à un Lebenswelt universel mais à un (des) monde(s) historique(s) construit(s) par les traditions qui tous représentent pour ceux qui y baignent, et pour eux seulement, "un" Lebenswelt parmi une cohorte d'autres, également possibles mais inaccessibles).

Le ton du dernier paragraphe, rappelle aussi celui du dernier chapitre des Essais hérétiques (Gloses) :

"Cela dit, on voit aussi ce qui constitue l'élément de notre être : l'être de l'homme, c'est l'être d'un possible. (...) Et comme nous voilà parvenus à cet être dans des possibles, comme l'une des deux possibilités fondamentales se révèle la possibilité de se libérer de l'enchainement à la vie, de lier au contraire la vie à quelque chose de libre, capable d'assumer la responsabilité et de respecter la responsabilité, c'est-à-dire la liberté des autres, ne faudra-t-il pas nécessairement expliquer l'histoire précisément, c'est-à-dire l'accomplissement le plus propre de l'homme, à partir de cette dimension de son être -- plutôt que de la conscience. (...) Qu'est-ce que l'être social de l'homme ? Sans offrir de réponse positive à cette question, peut-être ces quelques remarques suffisent-elles à montrer qu'il est ancré en une profondeur par rapport à laquelle le critère des rapports et conditions économiques n'est ni exhaustif ni même entièrement adéquat. Vouloir le réduire à ces rapports et conditions, c'est aussi une manière de subjectivisme, à la fois théorique et pratique."