vendredi 31 juillet 2009

Le son du grisli


Webzine autour des musiques "actuelles".

Le Président de la Tcheka -- Vélémir Khlebnikov


(...)

Le second poème se rapporte à des événements vécus par Khlebnikov à Kharkov à la fin de 1920 quand Kharkov qui avait été occupé en 1919 par l'Armée Blanche fut repris par l'Armée Rouge, dans une débauche d'atrocités de part et d'autre.

Le personnage principal du poème, "collage de Jésus et Néron", est A.N. Andrievski, jeune mathématicien et enquêteur pour les tribunaux de l'Armée Rouge, qui niera plus tard avoir eu des liens avec la Tcheka de Kharkov, dirigée, comme le rappelle la fin du poème, par A.S. Saenko à la réputation, amplement documentée, de boucher psychopathe. (extrait d'une note aux Collected Works of Velemir Khlebnikov, Ronald Vroon, Paul Schmidt, Harvard University Press)


clémence hiver éditeur


Do ptaka -- Ewa Lipska




Do ptaka

Mówię do ptaka:

muszę lecieć.

Ptak macha do mnie
instrukcją obsługi.

(in Drzazga, Wydawnictwo Literackie 2006)








A l’oiseau

Je dis à l’oiseau

il faut que je m’envole.


L’oiseau agite

le mode d’emploi.


(traduit par Isabelle Macor-Filarska)

Clémence Hiver éditeur


Il y a environ 20 ans, et jusqu'à récemment, Clémence Hiver éditeur a livré une série de petits livres magnifiques, essentiellement des ouvrages bilingues russe-français de Tsvetaeva, mais aussi Iliazd, le "Comment ça va ?" de Maïakovski. EE Cummings, aussi et Sbarbaro.


On lui doit aussi ce curieux petit livre en quatre micro-volumes:



Outre Tsvetaeva, trois autres immenses figures de la poésie russe des années 1920, si peu traduite en France (oui, je sais, Blok, Tsvetaeva, Maïakovski et Akhmatova sont traduits, Pasternak aussi, mais c'est finalement peu, au regard de l'incroyable richesse de cette époque): Remizov, Khlebnikov et Biely. Chacun représenté par un poème majeur, traduit par André Markowicz (avec Françoise Morvan, pour Tsvetaeva).

Ce "quatre-quart" littéraire est certainement épuisé et introuvable aujourd'hui. Cela ne doit donc pas faire de mal à grand monde de le scanner (le cas échéant, me contacter à l'adresse indiquée dans mon "profil"; merci). Je préfère scanner plutôt que de copier le texte car la mise en page de certains de ces poèmes (Biély, particulièrement) est importante et pénible à reproduire à moins de compter les blancs sur ses doigts à chaque ligne ...

Clémence Hiver Editeur est un peu passé sous mon radar ces derniers temps; coupable négligence.



05/10/09 : c'est l'automne, les feuilles tombent !


Les photocopies mises en ligne sur les pages ci-dessous ont été retirées à la demande du traducteur André Markowicz (ici, sur son approche de la traduction, et , pour sa poésie non traduite).


Le président de la Tchéka -- Vélémir Khlebnikov
Petit théatre forain sur la petite planète Terre -- André Biely
Le destin de feu -- Alexei Remizov
Les arbres -- Marina Tsvetaeva

Iliazd passe à la trappe, lui aussi !

Il faudra vous débrouiller tous seuls pour lire ces poèmes, ou plutôt leur interprétation française. Pas évident, le livre étant épuisé, mais cela en vaut la peine. Bon courage !
Ou bien ...


... ou bien encore, chere.photocopieuse@gmail.com ... et beaucoup de patience !



mercredi 29 juillet 2009

BLU



Un réjouissant collectif de graphistes (graffeurs) italiens.


mardi 28 juillet 2009

Witkacy -- Tomasz Stańko

Un morceau qui doit dater de 85-86, l'époque du double album Witkacy-Peyotl / Freelectronics:


Un exemple de la peinture de S.I. Witkiewicz ("Witkacy"):

La création du monde
Musée de Łódź


Quelques peintures, dessins et photographies ici
et, , trois études sur Witkacy romancier, dramaturge et plasticien.

Correspondance Paul Celan - Ingeborg Bachman


Herzzeit
Briefwechsel
(Suhrkamp, 2008)

Ingeborg Bachman

A propos de Celan et Bachmann, voir aussi Entre ombre et lumière : Ingeborg Bachmann, Paul Celan et le mythe d'Orphée, par Françoise Rétif.

Le prince de la nuit -- Henri Michaux




(aquarelle, exposée en 1937 avec le poème ci-dessous
aujourd'hui au MNAM Centre Georges Pompidou)



Prince de la nuit, du double, de la glande
aux étoiles,
du siège de la Mort,
de la colonne inutile, de l'interrogation suprême.

Prince de la couronne rompue
du règne divisé, de la main de bois.


Prince pétrifié à la robe de panthère.
Prince perdu.

lundi 27 juillet 2009

Living -- Denise Levertov

The fire in leaf and grass
so green it seems
each summer the last summer

The wind blowing, the leaves
shivering in the sun,
each day the last day.

A red salamander
so cold and so
easy to catch, dreamily

moves his delicate feet
and long tail. I hold
my hand open for him to go.

Each minute the last minute.


(in The selected poems of Denise Levertov, New Directions (2002))


Un poème des dernières années (in Evening Train, New Directions (1992)), toujours dans ce style limpide, porté par une empathie quasi "japonaise" envers la nature, qui caractérise les Black Mountains Poets:


In California during the Gulf war

Among the blight-killed eucalypts, among
trees and bushes rusted by Christmas frosts,
the yards and hillsides exhausted by five years of drought,

certain airy white blossoms punctually
reappeared, and dense clusters of pale pink, dark pink--
a delicate abundance. They seemed

like guests arriving joyfully on the accustomed
festival day, unaware of the year's events, not perceiving
the sackcloth others were wearing.

To some of us, the dejected landscape consorted well
with our shame and bitterness. Skies ever-blue,
daily sunshine, disgusted us like smile-buttons.

Yet the blossoms, clinging to thin branches
more lightly than birds alert for flight,
lifted the sunken heart

even against its will.
But not
as symbols of hope: they were flimsy
as our resistance to the crimes committed

--again, again--in our name; and yes, they return,
year after year, and yes, they briefly shone with serene joy
over against the dark glare

of evil days. They are, and their presence
is quietness ineffable--and the bombings are, were,
no doubt will be; that quiet, that huge cacophany

simultaneous. No promise was being accorded, the blossoms
were not doves, there was no rainbow. And when it was claimed
the war had ended, it had not ended.

Pigasus


Hé oui, c'est lui, Pigasus, candidat du parti YIPPIE aux présidentielles américaines de 1968.


“We want to give you a chance to talk to our candidate and to restate our demand that Pigasus be given Secret Service protection and be brought to the White House for his foreign policy briefing.”

- Jerry Rubin

Le fidèle cochon participa par la suite à toutes les actions de la Hog Farm.




Tout cela paraît bien loin, aussi peu contemporain que la Croisade des gueux; de l'histoire ancienne. Qu'est ce qui fait qu'aujourd'hui la marge ne peut plus s'envisager que sur le mode conflictuel ? Sans doute tout simplement parce qu'il n'y a plus guère d'espace, d'en dehors du système de marché.

Cela me rappelle une scène d'un film de Garrel (il faudrait retrouver le titre mais ses films "autobiographiques" se mélangent dans ma mémoire) où le héros, à la quarantaine, repasse par les lieux de sa jeunesse post-soixante-huitarde (une station balnéaire des environs de Naples ?) en compagnie d'un garçon de vingt ans.

A l'évocation de ces souvenirs, la question du jeune homme paraît évidente:
"Et qu'est-ce que vous faisiez ?"
La réponse claque:
"Rien. On vivait."
Le claquement d'une porte sur un passé révolu.

dimanche 26 juillet 2009

Philosophie de la relation -- Edouard Glissant

Philosophie de la relation -- Edouard Glissant
Gallimard, 2009


en cours de lecture

En attendant, un joyau des années 60 dont j'ai perdu la référence:

Nous descendons camarades
Ecaille après écaille en peau rêche ni sue
Hors le vif où terre mise nous dévalons
Sans voir l'au-bond de notre sève
Sans main soudée au tuf
Tous contre tous à jamais dans le rire
A peine secret de marin

Et moi plus sourd que mer j'ai tiraillé
Aux champs de l'Un
D'un van de mots hors le couteau de glaises
Safré de roches qui fêlait ici
L'autre récit.



et cela, aussi :

« Les identités fixes deviennent préjudiciables à la sensibilité de l’homme contemporain engagé dans un monde-chaos et vivant dans des sociétés créolisées. L’identité-relation semble plus adaptée à la situation. C’est difficile à admettre, cela nous remplit de craintes de remettre en cause l’unité de notre identité, le noyau dur et sans faille de notre personne, une identité refermée sur elle-même, craignant l’étrangeté, associée à une langue, une nation, une religion, parfois une ethnie, une race, une tribu, un clan, une identité bien définie à laquelle on s’identifie.
Mais nous devons changer notre point de vue sur les identités, comme sur notre relation à l’autre. Nous devons construire une personnalité au carrefour de soi et des autres. Une identité-relation, c’est une expérience très intéressante, car on se croit généralement autorisé à parler à l’autre du point de vue d’une identité fixe. Bien définie. Pure. Maintenant, c’est impossible. Cela nous remplit de craintes et de tremblements, et nous enrichit considérablement. »

Edouard Glissant, Le Monde 2, 31 décembre 2004

samedi 25 juillet 2009

Nous deux encore -- Henri Michaux

Air du feu, tu n’as pas su jouer.
Tu as jeté sur ma maison une toile noire. Qu’est-ce que cet opaque partout ? C’est l’opaque qui a bouché mon ciel.Qu’est-ce que ce silence partout ? C’est le silence qui a fait taire mon chant.

L’espoir, il m’eût suffi d’un ruisselet. Mais tu as tout pris. Le son qui vibre m’a été retiré.
Tu n’as pas su jouer. Tu as attrapé les cordes. Mais tu n’as pas su jouer. Tu as tout bousillé tout de suite. Tu as cassé le violon. Tu as jeté une flamme sur la peau de soie.
Pour faire un affreux marais de sang.

Son bonheur riait dans son âme. Mais c’était tout tromperie. Ca n’a pas fait long rire.

Elle était dans un train roulant vers la mer. Elle était dans une fusée filant sur le roc. Elle s’élançait quoiqu’immobile vers le serpent de feu qui allait la consumer. Et fut là tout à coup, saisissant la confiante, tandis qu’elle peignait sa chevelure, contemplant sa félicité dans la glace.
Et lorsqu’elle vit monter cette flamme sur elle, oh…
Dans l’instant la coupe lui a été arrachée. Ses mains n’ont plus rien tenu. Elle a vu qu’on la serrait dans un coin. Elle s’est arrêtée là-dessus comme sur un énorme sujet de méditation à résoudre avant tout. Deux secondes plus tard, deux secondes trop tard, elle fuyait vers la fenêtre, appelant au secours.
Toute la flamme alors l’a entourée.

Elle se retrouve dans un lit, dont la souffrance monte jusqu’au ciel, jusqu’au ciel, sans rencontrer de dieu… dont la souffrance descend jusqu’au fond de l’enfer, jusqu’au fond de l’enfer sans rencontrer de démon.
L’hôpital dort. La brûlure éveille. Son corps, comme un parc abandonné..

Défenestrée d’elle-même, elle cherche comment rentrer. Le vide où elle godille ne répond pas à ses mouvements.
Lentement, dans la grange, son blé brûle.
Aveugle, à travers le long barrage de souffrance, un mois durant, elle remonte le fleuve de vie, nage atroce.
Patiente, dans l’innommable boursouflé elle retrace ses formes élégantes, elle tisse à nouveau la chemise de sa peau fine. La guérison est là. Demain tombe le dernier pansement. Demain…
Air du sang, tu n’as pas su jouer. Toi non plus, tu n’as pas su. Tu as jeté subitement, stupidement, ton sot petit caillot obstructeur en travers d’une nouvelle aurore.
Dans l’instant elle n’a plus trouvé de place. Il a bien fallu se tourner vers la Mort.
A peine si elle a aperçu la route. Une seconde ouvrit l’abîme. La suivante l’y précipitait.
On est resté hébété de ce côté-ci. On n’a pas eu le temps de dire au revoir. On n’a pas eu le temps d’une promesse.
Elle avait disparu du film de cette terre.
Lou
Lou
Lou, dans le rétroviseur d’un bref instant
Lou, ne me vois-tu pas ?
Lou, le destin d’être ensemble à jamais
dans quoi tu avais tellement foi
Eh bien ?
Tu ne vas pas être comme les autres qui jamais plus ne font signe, englouties dans le silence.
Non, il ne doit pas te suffire à toi d’une mort pour t’enlever ton amour.
Dans la pompe horrible
qui t’espace jusqu’à je ne sais quelle millième dilution
tu cherches encore, tu nous cherches place
Mais j’ai peur
On n’a pas pris assez de précautions
On aurait dû être plus renseigné,
Quelqu’un m’écrit que c’est toi, martyre, qui va veiller sur moi à présent.
Oh ! J’en doute.
Quand je touche ton fluide si délicat
demeuré dans ta chambre et tes objets familiers que je presse dans mes mains
ce fluide ténu qu’il fallait toujours protéger
Oh j’en doute, j’en doute et j’ai peur pour toi,
Impétueuse et fragile, offerte aux catastrophes
Cependant, je vais à des bureaux, à la recherche de certificats gaspillant des moments précieux qu’il faudrait utiliser plutôt entre nous précipitamment tandis que tu grelottes
attendant en ta merveilleuse confiance que je vienne t’aider à te tirer de là, pensant « A coup sûr, il viendra
« il a pu être empêché, mais il ne saurait tarder
« il viendra, je le connais
« il ne va pas me laisser seule
« ce n’est pas possible
« il ne vas pas laisser seule, sa pauvre Lou…
Je ne connaissais pas ma vie. Ma vie passait à travers toi. Ca devenait simple, cette grande affaire compliquée. Ca devenait simple, malgré le souci.
Ta faiblesse, j’étais raffermi lorsqu’elle s’appuyait sur moi.
Dis, est-ce qu’on ne se rencontrera vraiment plus jamais ?
Lou, je parle une langue morte, maintenant que je ne te parle plus. Tes grands efforts de liane en moi, tu vois ont abouti. Tu le vois au moins ? Il est vrai, jamais tu ne doutas, toi. Il fallait un aveugle comme moi, il lui fallait du temps, lui, il fallait ta longue maladie, ta beauté, ressurgissant de la maigreur et des fièvres, il fallait cette lumière en toi, cette foi, pour percer enfin le mur de la marotte de son autonomie.
Tard j’ai vu. Tard j’ai su. Tard, j’ai appris « ensemble » qui ne semblait pas être dans ma destinée. Mais non trop tard.
Les années ont été pour nous, pas contre nous.
Nos ombres ont respiré ensemble. Sous nous les eaux du fleuve des événements coulaient presque avec silence.
Nos ombres respiraient ensemble et tout en était recouvert.

J’ai eu froid à ton froid. J’ai bu des gorgées de ta peine.
Nous nous perdions dans le lac de nos échanges.
Riche d’un amour immérité, riche qui s’ignorait avec l’inconscience des possédants, j’ai perdu d’être aimé. Ma fortune a fondu en un jour.
Aride, ma vie reprend. Mais je ne me reviens pas. Mon corps demeure en ton corps délicieux et des antennes plumeuses en ma poitrine me font souffrir du vent du retrait. Celle qui n’est plus, prend, et son absence dévoratrice me mange et m’envahit.
J’en suis à regretter les jours de ta souffrance atroce sur le lit d’hôpital, quand j’arrivais par les corridors nauséabonds, traversés de gémissements vers la momie épaisse de ton corps emmailloté et que j’entendais tout à coup émerger comme le « la » de notre alliance, ta voix, douce, musicale, contrôlée, résistant avec fierté à la laideur du désespoir, quand à ton tour tu entendais mon pas, et que tu murmurais, délivrée « Ah tu es là ».
Je posais ma main sur ton genou, par-dessus la couverture souillée et tout alors disparaissait, la puanteur, l’horrible indécence du corps traité comme une barrique ou comme un égout, par des étrangers affairés et soucieux, tout glissait en arrière, laissant nos deux fluides, à travers les pansements, se retrouver, se joindre, se mêler dans un étourdissement du cœur, au comble du malheur, au comble de la douceur.
Les infirmières, l’interne souriaient ; tes yeux pleins de foi éteignaient ceux des autres.
Celui qui est seul, se tourne le soir vers le mur, pour te parler. Il sait ce qui t’animait. Il vient partager la journée. Il a observé avec tes yeux. Il a entendu avec tes oreilles.
Toujours il a des choses pour toi.
Ne me répondras-tu pas un jour ?
Mais peut-être ta personne est devenue comme un air de temps de neige, qui entre par la fenêtre, qu’on referme, pris de frissons ou d’un malaise avant-coureur de drame, comme il m’est arrivé il y a quelques semaines. Le froid s’appliqua soudain sur mes épaules je me couvris précipitamment et me détournai quand c’était toi peut-être et la plus chaude que tu pouvais te rendre, espérant être bien accueillie ; toi, si lucide, tu ne pouvais plus t’exprimer autrement. Qui sait si en ce moment même, tu n’attends pas, anxieuse, que je comprenne enfin, et que je vienne, loin de la vie où tu n’es plus, me joindre à toi, pauvrement, pauvrement certes, sans moyens mais nous deux encore, nous deux…


(1948)

Il y a des textes qu'on ne devrait jamais lire. Celui-ci en fait peut-être partie. Il donne un éclairage singulier à l'oeuvre de Michaux, à son attention au détail, au ténu, au spectral, en accuse les traits, en renforce les ombres. Eclaire peut-être le rapport si particulier de Michaux à la douleur, aussi.

Ce texte résonne aussi singulièrement avec un autre, un des plus inquiétants de Michaux que j'ai lu, L'espace aux ombres, le texte final de Face aux verrous (1954, Poésie/Gallimard), une sorte de Bardo Thödol qui se termine ainsi:


Calme-toi visage embrasé. Je suis là.
Pas d'arrachement.
Je t'attends dans la douceur ...
Je t'attends.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au secours ! Au secours ! Les miens, s'il m'en reste, au secours, vite, vite, qui que vous soyez qui puissiez quelque chose, vite !, Vite !
Ils sont là ! tout proches. Ils sont sur moi !

JE VAIS ETRE ENGLOUTIE ...


Dix ans après l’accident, Michaux écrit à Celan à propos de "Nous deux encore" que Celan avait traduit: “Par ses mots, elle vit. Mais notre secret meurt”.

Michaux fit retirer les exemplaires restés en librairie. On le trouve aujourd'hui dans l'appareil critique du second tome de ses œuvres complètes chez Gallimard.

La guerre sainte -- René Daumal

(...)

Voyez la paix qu'on me propose. Fermer les yeux pour ne pas voir le crime. S'agiter du matin au soir pour ne pas voir la mort toujours béante. Se croire victorieux avant d'avoir lutté. Paix de mensonge! S'accommoder de ses lâchetés, puisque tout le monde s'en accommode. Paix de vaincus. Un peu de crasse, un peu d'ivrognerie, un peu de blasphème, sous des mots d'esprit, un peu de mascarade, dont on fait vertu, un peu de paresse et de rêverie, et même beaucoup si l'on est artiste, un peu de tout cela, avec, autour, toute une boutique de confiserie de belles paroles, voilà la paix qu'on me propose. Paix de vendus ! Et pour sauvegarder cette paix honteuse, on ferait tout, on ferait la guerre à son semblable. Car il existe une vieille et sûre recette pour conserver toujours la paix en soi: c'est d'accuser toujours les autres. Paix de trahison !

Vous savez maintenant que je veux parler de la guerre sainte.

Celui qui a déclaré cette guerre en lui, il est en paix avec ses semblables, et, bien qu'il soit tout entier le champ de la plus violente bataille, au-dedans du dedans de lui-même règne une paix plus active que toutes les guerres. Et plus règne la paix au- dedans du dedans, dans le silence et la solitude centrale, plus fait rage la guerre contre le tumulte des mensonges et l'innombrable illusion.

Dans ce vaste silence bardé de cris de guerre, caché du dehors par le fuyant mirage du temps, l'éternel vainqueur entend les voix d'autres silences. Seul, ayant dissous l'illusion de n'être pas seul, seul, il n'est plus seul à être seul. Mais je suis séparé de lui par ces armées de fantômes que je dois anéantir. Puissè-je un jour m'installer dans cette citadelle. Sur les remparts, que je sois déchiré jusqu'à l'os, pour que le tumulte n'entre pas la chambre royale !

"Mais tuerai-je ?" demande Ardjouna le guerrier. "Paiera-je le tribut à César ?" demande un autre. - tue, est-il répondu, si tu es un tueur. Tu n'as pas le choix. Mais si tes mains se rougissent du sang des ennemis, n'en laisse pas une goutte éclabousser la chambre royale, où attend le vainqueur immobile. - Paie, est-il répondu, mais ne laisse pas César jeter un seul coup d'oeil sur le trésor royal.

Et moi qui n'ai pas d'autre arme, dans le monde de César, que la parole, moi qui n'ai d'autre monnaie, dans le monde de César, que des mots, parlerai-je ?

Je parlerai pour m'appeler à la guerre sainte. Je parlerai pour dénoncer les traîtres que j'ai nourris. Je parlerai pour que mes paroles fassent honte à mes actions, jusqu'au jour où une paix cuirassée de tonnerre règnera dans la chambre de l'éternel vainqueur.

Et parce que j'ai employé le mot de guerre, et que ce mot de guerre n'est plus aujourd'hui un simple bruit que les gens instruits font avec leurs bouches, parce que c'est maintenant un mot sérieux et lourd de sens, on saura que je parle sérieusement et que ce ne sont pas de vains bruits que je fais avec ma bouche.



(printemps 1940)

(in Les dernières paroles du poète,
Le contre-ciel suivi de Les dernières paroles du poète Poésies/Gallimard)

Démocratie -- Arthur Rimbaud

"Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.

"Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.

"Aux pays poivrés et détrempés ! - au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.

"Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route!"


(Illuminations)


Cité par Kristin Ross dans sa contribution à Démocratie, dans quel état ? .

Dit par Denis Lavant

mercredi 22 juillet 2009

Zdzisław Beksiński

Son dernier tableau (2005):

Zdzisław Beksiński

Deux tableaux de Beksiński qui m'évoquent irrésistiblement, l'un la crise financière actuelle


et l'autre la blogosphère



Au début des années 90, on pouvait admirer quelques œuvres de Beksiński au sous-sol de la galerie de Piotr Dmochowski, à Paris, rue Quincampoix. J'y ai passé des heures. Depuis, la galerie s'est dématérialisée; elle est .

Das ganze Leben -- Paul Celan

Dans le recueil Pavot et mémoire, traduit par Valérie Briet (Christian Bourgois), une étrange interprétation du dernier vers de ce poème (mon édition date de 1987; la traduction a peut-être été rectifiée depuis):


Das ganze Leben

Die Sonnen des Halbschlafs sind blau wie dein Haar eine Stunde vor Morgen.
Auch sie wachsen rasch wie das Gras überm Grab eines Vogels.
Auch sie lockt das Spiel, das wir spielten als Traum auf den Schiffen der Lust.
Am Kreidefelsen der Zeit begegnen auch ihnen die Dolche.

Die Sonnen des Tiefschlafs sind blauer: so war deine Locke nur eimal:
Ich weilt als ein Nachtwind im käuflichen Schoss deiner Schwester;
dein Haar hing im Baum über uns, doch warst du nicht da.
Wir waren die Welt, und du warst ein Gesträuch vor den Toren.

Die Sonnen des Todes sind weiss wie das haar unsres Kindes:
es stieg aus der Flut, als du aufschlugst ein Zelt auf der Düne.
Es zückte das Messer des Glücks über uns mit erloschenen Augen.


Toute la vie

Les soleils des demi-sommeils sont bleus comme tes cheveux une heure avant le jour.
Eux aussi poussent vite comme l'herbe sur la tombe d'un oiseau.
Eux aussi sont pris dans notre jeu, joué comme un rêve sur les bateaux des plaisirs.
Aux falaises crayeuses du temps les poignards les rencontrent aussi.

Les soleils des sommeils profonds sont plus bleus: ta boucle ne fut telle qu'une seule fois:
Je m'attardais comme un vent de nuit au sein vénal de ta soeur;
tes cheveux étaient à l'arbre au-dessus de nous, mais tu n'étais pas là.
Nous étions le monde, et tu étais un arbuste devant les porches.

Les soleils de la mort sont blancs comme les cheveux de notre enfant:
hors des hautes eaux il s'éleva quand tu dressas une tente sur la dune.
Il brandit sur nous le couteau du bonheur aux yeux éteints.

Pour le dernier vers
"Les yeux éteints, il brandit sur nous le couteau du bonheur."
me paraît plus correct et beaucoup plus naturel.

Une troisième interprétation, signalée par Hugo Bekker ("Paul Celan: Studies in His Early Poetry", Amsterdamer Publikationen zur Sprache und Litteratur), fait de "Es" une apposition à "das Messer des Glücks" et donnerait quelque chose comme:
"Sur nous, aux yeux éteints, il se lève, le couteau du bonheur."
Un peu tiré par les cheveux, quand même.

Ecouter Celan lire ses poèmes dissipe vite le caractère "énigmatique" de son écriture, la crainte de passer "à côté" d'un sens caché. C'est bien une langue que Celan invente, pas une collection de rébus. La claire césure
"Es zückte das Messer des Glücks über uns [ ] mit erloschenen Augen."
me paraît plus en accord avec
"Les yeux éteints, [ ] il brandit sur nous le couteau du bonheur."

Les occasions d'entendre Paul Celan dire ses poèmes sont trop rares; un double CD ("Ich hörte sagen") est disponible en écoute ici.

Excellent site, au demeurant.

mardi 21 juillet 2009

La planche de vivre -- René Char et Tina Jolas

La planche de vivre
traductions de René Char et Tina Jolas
édition bilingue
Poésie/Gallimard

Publié en 1981, un mince recueil de traductions à 4 mains, rare témoin du couple Char-Jolas: Raimbaut de Vaqueiras, Pétrarque, Lope de Vega, William Shakespeare, William Blake, Percy Shelley, John Keats, Emily Brontë, Emily Dickinson, Théodore Tioutchev, Nicolas Goumilev, Anna Akhmatova, Boris Pasternak, Ossip Mandelstam, Vladimir Maïakovski, Marina Tsvetaeva et Miguel Hernandez.

Oeuvre du crépuscule, Char publiera encore "Les voisinages de Vincent van Gogh" (sans doute terminé dès 1983 et publié en 1985) et "Eloge d'une soupconnée" (terminé en 1987; publication posthume en 1988), deux oeuvres que le ton de l'introduction annonce:

"Dans ces feuillets, notre rencontre n'a pas eu lieu à une saison de prédilection de la vie, mais sur l'horizon alternant. Chacun était là, guettant, secoué, sur la trajectoire de l'autre. Il n'y avait qu'à laisser se mouvoir l'ange dévêtu et fusant de couleurs parmi les linges de la lessive rincée de notre siècle épouvantable, et le vent, et le chant, et le providentiel accouru, pour jouer de bonheur avant le retour des craintes! Ainsi la poésie devient-elle la plus onirique prêteuse qui soit. C'est un saut latéral qui projette sur nous Marina Tsvetaeva, et le rose cruel d'une bruyère arasée qui mène Emily Brontë à la mort pressante. Le parfait désir exige la réciprocité.
Ces poètes se sont retrouvés à nos côtés, se donnant et solidaires, alors que nous enjambions la ligne secrète commune au plaisir et à la souffrance, pour nous rapprocher de leur lecture. Une dure matrone se tenait à portée d'eux, tournant les pages, mais si pâle qu'elle était coupée de toute parole.
Fini le jeu qui servit de jusant aux civilisations exaltées, avides d'histoire. Voilà qui éclaire un peu la mer humaine en débat ! Après qu'une multitude de droits furent perdus et de poètes jetés au crime, comment rêver encore que le décor était planté et le brouillard à son second matin ?"
(R.C.)

Deux exemples issus du domaine russe:


La femme de Loth -- Anna Akhmatova -- 24 Février 1924

Massif et éblouissant, le Juste suivait
L'envoyé de Dieu sur les hauteurs obscures,
Mais en sa femme parlait, souveraine, l'angoisse --
Il l'est pas trop tard, tu peux entrevoir encore

Les tours écarlates de ta Sodome natale
La place où tu chantais, la cour où tu filais,
Les fenêtres nues de la haute demeure
Où tu as joui de ton amour, où tu as enfanté.

Elle jeta un regard, et rivés par une douleur mortelle
Ses yeux cessèrent de voir;
Son corps devint de sel transparent,
Ses pieds rapides s'enracinèrent au sol.

Qui pleurera sur cette femme ?
De tout ce qu'on nous a appris, n'est-ce pas le moindre ?
Pourtant mon coeur jamais n'oubliera
Celle qui, pour un regard, donna sa vie.



Ne dis rien à personne ... -- Ossip Mandelstam -- Tiflis, Octobre 1930

Ne dis rien à personne.
Tout ce que tu as vu, oublie,
L'oiseau, la vieille femme, la prison,
Et d'autres choses encore ...

Sinon à peine entr'ouvriras-tu les lèvres,
Que tu seras pris de frissons,
Le léger frisson du sapin
A l'approche du jour.

Tu te rappelleras les guêpes dans la masure champêtre;
Et taché d'encre, le plumier des enfants,
Ou les noires airelles dans la forêt,
Qui jamais ne sont cueillies.

lundi 20 juillet 2009

A propos de La vie sur Terre de Baudouin de Bodinat

"Au-delà du bonheur de la formulation, on dirait qu'il manipule bien plus la peur de la masse immonde et flatte l'élite éclairée qu'il ne recherche les vertus de la lucidité comme moteur d'action. A la limite de l'arrogance vaine et gratuite. "

La même chose a pu être dite, avec quelque raison mais en des temps plus radicaux qui voyaient l'avant-garde conquérir le centre du pouvoir quand bien même ce ne serait que pour l'anéantir et anéantir l'idée même de pouvoir, de Debord ou Vaneigem; je n'y souscris pas pour de Bodinat dont je crois la perspective assez différente.

Ce n'est pas la masse immonde opposée à l'élite éclairée qui est au coeur du livre mais comment la progressive anesthésie des sens sous le bombardement des stimuli du spectacle produit une masse indifférenciée là où des individualités existaient et que ce phénomène est absolument général; voir en particulier le maniement systématique du "nous" comme englobant aussi le locuteur (le "je") et l'englobant même en premier puisque c'est à partir des observations de ses propres comportements que le locuteur tire des conclusions sur "nous". Je pense en particulier à ce passage vers la fin du livre où brossant quelques portraits de la génération née au début du XXème, le locuteur prend appui sur sa propre gène vis-à-vis d'eux (sur son propre manque de délicatesse, d'enracinement) pour en tirer la conclusion que face à ces gens "nous" sommes des barbares, de même que les générations qui nous suivent nous apparaissent aussi comme des barbares. C'est ce mouvement de désindividualisation par le parasitage du contact avec le monde sensible que ce livre interroge, opposant au réseau de stimuli qui nous entoure quotidiennement une barrière finement tissée de citations et références, exercice qui pourrait paraître de vaine érudition mais qui, me semble-t-il, ne dérange aucunement la lecture de qui ne souhaiterait pas suivre ces indications vers d'autres ouvrages.

Un reproche analogue au Foucault des dernières années, pour sa description clinique de l'enchvêtrement apparemment inextricable et par là invincible (toujours déjà là) de la société de surveillance. Et pourtant, Foucault montre aussi que le pouvoir est toujours en train de se constituer, qu'il est donc en permanence à conquérir sur tous les plans où il se déploie. Une perspective de guerre permanente et totale, loin de l'image qu'on a pu donner parfois du philosophe saisi par la fascination des mécanismes d'assujettissement.

Debord et de Bodinat proposent une vision plus isolationniste de l'action, prônant (explicitement pour Debord, en creux, me semble-t-il, pour de Bodinat) le retrait volontaire pour éviter l'absorption par le spectacle.
Retrait ne signifie toutefois pas inaction mais reconnaissance que les voies traditionnelles de l'action collective (occuper le Centre) sont désormais à ce point engluées qu'il est essentiel de prendre du recul par rapport à ces modes d'action, pas par rapport à l'action elle-même. Le retour à la marge figure en quelque sorte le degré zéro de la lucidité.

Mieux vaut retrouver les paradoxes de la dialectique de la marge et du centre, dialectique qui laisse au moins un espace à faire jouer, que de sombrer toujours plus profondément dans une impuissance frénétique qui se nourrit de son propre commentaire.

"L’imposture de la satisfaction doit se dénoncer elle-même en se remplaçant, en suivant le changement des produits et celui des conditions générales de la production. Ce qui a affirmé avec la plus parfaite impudence sa propre excellence définitive change pourtant, dans le spectacle diffus mais aussi dans le spectacle concentré, et c’est le système seul qui doit continuer : Staline comme la marchandise démodée sont dénoncés par ceux-là mêmes qui les ont imposés. Chaque nouveau mensonge de la publicité est aussi l’aveu de son mensonge précédent. Chaque écroulement d’une figure du pouvoir totalitaire révèle la communauté illusoire qui l’approuvait unanimement, et qui n’était qu’un agglomérat de solitudes sans illusions." (Guy Debord in La société du spectacle)


Inflation - Déflation

Excellente intervention de Marquis de Laplace sur les impacts de l'inflation et de la déflation en commentaire ( du billet de François Leclerc.

Me vient toutefois une idée: qu'il faille au niveau macro-économique définir des régimes d'inflation et de déflation en fonction des variations globales de diverses agrégats sur les masses monétaires, soit; mais quand on en vient aux conséquences, c'est aux notions de hausse ou baisse des prix et/ou des revenus qu'on fait allusion.
Le lien mécanique d'un état d'inflation "macro-économique" à un phénomène de hausse de prix et des salaires et sa répercussion sur l'emploi (voir les différentes interprétations de la courbe de Phillips) se déduit peut-être rigoureusement dans le cadre simplifié d'une économie assez "homogène" mais les écarts de situation, même à travers nos sociétés occidentales (donc sans aller comparer des situations à travers la planète) pourraient bien permettre l'émergence de régimes inhomogènes reposant sur une segmentation de la population en divers groupes qui, en fonction de leurs revenus et de la part de certains biens dans leur "panier d'achat", subiraient les uns un régime apparemment inflationniste, les autres un régime apparemment déflationniste.

Il est possible qu'on puisse prouver que cet état "en mosaïque" est moins favorable globalement que l'état homogène et qu'on en déduise que ces "poches" inhomogènes devraient se résorber "naturellement" mais il existe de nombreux exemples de systèmes physiques qui exhibent cette caractéristique d'avoir un état stable homogène et des états métastables inhomogènes dont la durée de vie peut être aussi longue que l'on veut en l'absence de forte perturbation.
C'est toute la différence entre métastabilité et instabilité: ce n'est pas suffisant de prouver qu'un état a une énergie supérieure à celle de l'état d'équilibre pour conclure à sa nécessaire relaxation vers l'état d'équilibre; encore faut-il qu'il existe un chemin qui le mène de façon continue et monotone vers cet état d'équilibre.

D'une certaine façon, c'est un peu ce qu'on a vécu ces dernières années où la hausse continue des loyers et de l'énergie a été essentiellement ressentie par les catégories les plus modestes alors que ces hausses étaient en grande partie effacées par la baisse non moins continue des biens d'équipements pour les catégories les plus favorisées: hausse des prix et salaires bloqués en bas de l'échelle, hausse des salaires et baisse des prix en haut de l'échelle ... dans ces conditions, que peuvent valoir les notions macro-économiques ?

dimanche 19 juillet 2009

Les internautes, les nouveaux chiens de garde

Série de liens intéressants dans un article de Yochal Benkler (Courrier International n° 972, "Les internautes, les nouveaux chiens de garde", traduit de The New Republic):

talkingpointsmemo.com

dailykos.com
town-hall.com

sunlightfoundation.com

delong.typepad.com
marginalrevolution.com

Pour l'article lui-même, s'il pointe à juste titre le potentiel démocratique des réseaux, il ignore allègrement le facteur temps: la disparition de la presse traditionnelle risque bien d'être un fait accompli avant que les réseaux aient, et de loin, réussi à stabiliser un modèle efficace de contre-pouvoir, laissant un vide béant dans l'espace démocratique; les "chiens de garde" sont encore des chiots bien inoffensifs ...
Toujours ce même problème de la vitesse d'adaptation du corps social au rythme du marché !

vendredi 17 juillet 2009

Atlas du conformisme

...
ou
les méfaits de l'analyse factorielle !


repris
de la note wikipedia sur Pierre Bourdieu
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bourdieu

Le silence qui parle


Badiou, Beckett, Blanchot, Brossat, Deleuze, Foucault, Niezsche ... tout y passe; une mine de textes

http://lesilencequiparle.unblog.fr/

Je veux la copie papier !


Ajout du 29/03/2010

Un correspondant aussi courroucé et véhément qu'anonyme s'indigne de ce billet qui "sentirait" d'après lui le "black hat seo", ce qu'en langage profane on appellerait manipulation du système de référencement des moteurs de recherche afin de sortir en tête des réponses à une requête (ici, seule peut être visée la requête "le silence qui parle"), en alignant une série de mots-clés sans contenu associé (ici, l'énumération des auteurs), histoire d'induire en erreur le moteur de recherche en renforçant artificiellement la pertinence de la page.

Je présente donc mes excuses amusées à ceux qui se sentiraient floués d'atterrir ici et leur suggère de continuer directement leur chemin par le lien indiqué plus haut !

jeudi 16 juillet 2009

Adam Smith et les quasi-particules

Toujours sur Adam Smith et la "middle conformation" comme source de l'optimalité dans les comportements sociaux; peut-on éclairer cela, du moins pour les physiciens, avec la théorie de la renormalisation dans les gaz de particules en interaction ? Quasi-particule intégrant l'effet du champ des autres particules du gaz tenant lieu de "prudent man" calculateur "optimal" des interactions sociales, renormalisation des énergies ...
Evidemment, ce genre d'image mentale a un intérêt rigoureusement nul pour qui ignore la physique en question ...
Pas vraiment très adapté à première vue, ou plutôt comme cas-limite d'une société composée exclusivement de "prudent men", tous parfaitement conscients des conséquences collective de leurs actes et des répercussions que ces conséquences collectives (le potentiel) auront sur leurs existences individuelles respectives: les électrons se "conforment" exactement au potentiel total.

On pourrait objecter que les électrons ne "veulent" rien mais cette objection ne paraît pas vraiment fondée: que "veulent" les "prudent men" sinon calculer en permanence une sorte d'optimum de Pareto qui couple l'ensemble de leurs devenirs dans une structure collective qui seule a un sens ? En ce sens, le "prudent man" ne "veut" rien ou plutôt, son action est autant le résultat de son vouloir "nu" (ce qu'il souhaite en dehors de toute référence à la société dans laquelle il est plongé) que des interactions se déroulant dans cette société (dont il a une évaluation exacte, ce qui l'amène à modifier son action en fonction de ces interactions et de ces conséquences). En suivant cette comparaison, ce que "veut" l'électron, c'est ce qu'exprime son propagateur nu, mais ce que fait l'électron, c'est ce qu'exprime son propagateur renormalisé via l'équation de Dyson, somme de deux termes dont l'un est le propagateur nu et l'autre la prise en compte de l'ensemble des interactions liées au reste du gaz.

Ainsi, il s'en suivrait que le "prudent man", ce serait l'individu "nu" renormalisé par l'ensemble des interactions sociales (une "quasi-particule"). Pourquoi pas, mais cela s'applique aussi bien à tout individu: le devenir social de tout individu (son "propagateur") dépend de l'ensemble des interactions sociales (ses propres interactions mais aussi les interactions des autres entre eux).

Ce qui manque ici, c'est la notion d' "adéquation" propre aux "prudent men".

Que serait un électron au comportement "inadéquat" ? On pense tout de suite à une impureté (chargée, comme l'électron, mais fixe, qui "refuse" de s'adapter aux fluctuations du gaz) et à la notion d' "écrantage" de l'impureté par le gaz, comme image de l'action "pacificatrice" des "prudent men" autour des autres pour maintenir une société harmonieuse. Et si on suit cela, on peut aussi l'étendre au cas où il y aurait une grande diversité d'impuretés (des comportements divers). Ce qui compte, c'est la force et/ou la portée des interactions.

En superposant l' "image mentale" du gaz d'électrons en interaction à un ensemble d'individus couplés entre eux par des interactions sociales, on récupère quelques intuitions:
  • l'image de la quasi-particule (l'individu "habillé" de l'ensemble de ses interactions sociales), et de la différence entre propagateur nu et propagateur renormalisé (équation de Dyson);
  • la notion d'écrantage des défauts (l'action du "prudent man");
  • un point à creuser sur l'importance de la portée des interactions;
  • la notion de mode collectif, c'est-à-dire l'existence de quasi-particules qui ne correspondent à aucune particule prise isolément mais correspondent à des excitations du gaz tout entier (plasmons);
  • une image de la "déontologie" de Bentham comme contrôle (par une entité extérieure) des paramètres du potentiel: le déontologue n'agit pas sur les interactions entre individus mais sur les conditions dans lesquelles ces interactions ont lieu de façon à les diriger optimalement. Le "déontologue" benthamien ressemble d'ailleurs beaucoup au "prudent man" d'Adam Smith; il en a en tout cas la caractéristique principale, le calcul exact des conséquences de ses actions, mais là où le "prudent man" agit "dans la société", le déontologue lui agit en quelque sorte à un niveau "méta-social" en ajustant les règles (et non en ajustant son comportement). Amusant de voir ici se dessiner un lien vers le fonctionnement des dispositifs sécuritaires de Foucault où ces deux notions d'ajustement (des comportements et des règles) ne se superposent plus hiérarchiquement mais s'entrecroisent intimement en permanence: "Les dispositifs sécuritaires définiront un cadre assez « lâche » (puisque, précisément, il s’agit de l’action sur des possibles) à l’intérieur duquel, d’une part, l’individu pourra exercer ses « libres » choix sur des possibles déterminés par d’autres et au sein duquel, d’autre part, il sera suffisamment maniable, gouvernable, pour répondre aux aléas des modifications de son milieu, comme le requiert la situation d’innovation permanente de nos sociétés." (Biopolitique/Bioéconomie Maurizio Lazzarato)

mercredi 15 juillet 2009

Filling station -- Elizabeth Bishop


Oh, but it is dirty!
—this little filling station,
oil-soaked, oil-permeated
to a disturbing, over-all
black translucency.
Be careful with that match!

Father wears a dirty,
oil-soaked monkey suit
that cuts him under the arms,
and several quick and saucy
and greasy sons assist him
(it’s a family filling station),
all quite thoroughly dirty.
Do they live in the station?

It has a cement porch
behind the pumps, and on it
a set of crushed and greaseimpregnated
wickerwork;
on the wicker sofa
a dirty dog, quite comfy.

Some comic books provide
the only note of color—
of certain color. They lie
upon a big dim doily
draping a taboret
(part of the set), beside
a big hirsute begonia.

Why the extraneous plant?
Why the taboret?
Why, oh why, the doily?
(Embroidered in daisy stitch
with marguerites, I think,
and heavy with gray crochet.)

Somebody embroidered the doily.
Somebody waters the plant,
or oils it, maybe. Somebody
arranges the rows of cans
so that they softly say:
ESSO—SO—SO—SO
to high-strung automobiles.
Somebody loves us all.

Elizabeth Bishop in "Questions of travel"

Une (excellente quoique parfois un peu précieuse) traduction française de "Questions of travel" est (était ?) disponible auprès de Gérard Mourier
http://mapage.noos.fr/gmurer0001/
Peu de chances de la voir sortir un jour; question de droits, toujours.

mardi 14 juillet 2009

Cécilia Meireles, encore

"Le vent est le même mais sa réponse est différente sur chaque feuille."

Cécilia Meireles (source ?)

http://www.kirjasto.sci.fi/meireles.htm

Toujours autour de cette poétesse brésilienne, chantée par Amalia Rodrigues (Alain Oulman au piano):

Soledad

antes que o sol se vá
como um pássaro perdido
também te direi adeus
soledad, soledad
também te direi adeus

terra, terra morrendo de fome
pedras secas, folhas bravas
ai quem te pôs esse nome
soledad, soledad

sabia que são palavras
antes que o sol se vá
como um gesto de agonia
cairás dos olhos meus
soledad

indiazinha
indiazinha tão sentada
na cinza do chão deserta
que pensas? não pensas nada
soledad soledad
que a vida é toda secreta

como estrela
como estrela nestas cinzas
antes que o sol se vá
nem depois não vira Deus
soledad, soledad
nem depois não virá Deus

pois só ele explicaria
a quem teu destino serve
sem magoa, nem alegria
para um coração tão breve

também te direi adeus
soledad

(texte à vérifier)

http://www.youtube.com/watch?v=kV4C_UI_vvQ&eurl=http%3A%2F%2Fjepleuresansraison.wordpress.com%2F2009%2F06%2F12%2F240%2F&feature=player_embedded


http://www.youtube.com/watch?v=FjvpImLtjdU


Quelques traductions anglaises:
http://www.antoniomiranda.com.br/poesia_ingles/cecilia_meireles.html

Nous et les ombres -- Cecília Meireles


Et autour de la table, nous, vivants,
nous mangions, et nous parlions, en cette nuit étrangère,
et nos ombres sur les murs
bougeaient, pelotonnées comme nous,
et gesticulaient, sans voix.

Nous étions doubles, nous étions triples, nous étions tremblants,
à la lumière des lampes à acétylène,
sur les murs séculaires, denses, froids,
et vaguement monumentaux.
Plus encore que les ombres nous étions irréels.

Nous savions que la nuit était un jardin plein de neige et de loups.
Et nous étions contents d’être vivants, entre les vins et les braises,
très loin du monde,
de toutes les présences vaines,
enveloppés de tendresse et de laines.

Aujourd’hui je m’interroge sur le singulier destin
des ombres qui ont bougé ensemble, sur les mêmes murs...
Oh, elles, sans nostalgie, sans demande, sans réponse...
Si fluides ! S’enlaçant et se perdant en l’air...
Sans yeux pour pleurer...



Cecília Meireles, traduit du portugais par Philippe Billé

("Nós e as sombras", de Mar absoluto e outros poemas, 1945)


dimanche 12 juillet 2009

Repas -- Jean Follain


Les avant-coureurs des repas étaient dans des gestes infimes : la femme en fichu égalisait le sel dans la salière biseautée.

L'on mettait la table longtemps à l'avance.

Quand on soulevait le coquetier de dessus l'étagère du buffet, la place de sa base restait marquée ronde et sertie par une fine poussière presque impalpable.

Tenue par une main experte et vigoureuse la cuiller à ragoûts, avec un bruit particulier, avec un bruit qui restera sien dans les siècles des siècles, dessinait des entrelacs dans le fond de farine blondie qui cuisait avec de petites crevaisons au fond du poêlon. La cuisinière bientôt éteignait le roux, laissant tomber l'eau d'une petite bouillotte noire. Il s'échappait alors des vapeurs âcres mais qui, répandues à distance, affinaient confortablement l'air de la pièce toujours renouvelé par la cheminée géante.

Dans les jours un peu froids, l'odeur des victuailles était magnifique ; à celle franche des viandes rouges s'ajoutaient les effluves des légumes comme frileux d'être séparés de la terre qui se collait encore à eux, le tout adouci par le remugle des robes de laine où parfois s'accrochaient des fils blancs.

Je revois cette table bourgeoise, chargée d'une odeur de fruits civilisée et mourante et d'une odeur de fleurs secrète et désuète qui rampait dans les membres jusqu'à la pointe des pieds.

On avait à ouvrir souvent la porte basse du buffet, antre noir beurré de cire morte, plein de blancheurs convexes et concaves et de reflets d'argent revivifiés. Le meuble était gorgé de soupières bordées d'or, de raviers, d'huiliers à facettes, vases sacrés et froids dans les mains chaudes des servantes ; des seaux à biscuits décorés de tulipes conservaient de vieilles miettes.

Les commensaux qui s'asseyaient autour de la table écoutaient un instant battre leur cœur, un rappel de cor de chasse très ancien, un lambeau de buisson pourpré occupait un instant leur imagination du dimanche.

Jean Follain in L'épicerie d'enfance (Fata Morgana)

jeudi 9 juillet 2009

A lire, Lacoue-Labarthe sur Hölderlin:
http://www.republique-des-lettres.fr/1419-holderlin.php

Bon ... décu !

La vie sur Terre

Isolée ainsi du monde extérieur par les excitations de l'ambiance moderne offusquant, ou abasourdissant, ou tétanisant la sensibilité d'organe -- qui s'en rétracte et s'atrophie -- l'âme se trouve donc aussi dans l'impossibilité de nous communiquer ses intuitions et ses pressentiments qui sont le seul langage qu'elle ait dans la vie éveillée, dont on ne veut rien savoir; ainsi qu'on bouclerait à la cave un semi-débile et il peut hurler tant qu'il veut et se taper la tête contre les murs durant qu'au-dessus on écoute la radio, et s'il fait trop d'agitation il suffit de monter le son ou d'aller au cinéma; ou comme on oublierait au grenier, avec tout un bric-à-brac de vieilleries poussiéreuses un Gaspar Hauser ardent et sensible et qui attend qu'on vienne le chercher (il scrute le monde dehors par la vitre sale d'un œil-de-bœuf et reconnaît l'odeur ténue des saisons qui reviennent, et il entend la rumeur des allers et venues, voix, course dans l'escalier, rires, bruits de cassereles, dialogues télévisés de la vie qui passe sans lui); de cette manière incarcérée à l'isolement dans un habitant de l'organisation sociale ne fonctionnant que par le cerveau branché sur les appareils de communication, dans l'incapacité de signaler sa souffrance, sa détresse, sa terreur de rester dans le noir; comme c'est pour la conscience quand elle se réveille un jour prisonnière d'un cadavre vivant dans le Lock-in syndrom, dans l'impossibilité de faire savoir qu'elle est là; mais ici c'est l'individu normal et actif conduisant sa voiture pour aller travailler en écoutant la radio qui est à l'âme ce cadavre. (Cela semble horrible mais c'est pourtant l'exacte vérité.)

(Et aussi que c'est cette absurde privation sensorielle, cette sous-alimentation animique, qui nous rend si affamés d'images et si disposés à leurs suggestions hypnotiques, qui fait leurs contenus subliminaux si efficaces; d'ailleurs cette carence est à la longue pour l'esprit une manière de scorbut lui déchaussant les dents et il ne peut plus se nourrir que des bouillies et des consommés que l'industrie culturelle lui prépare spécialement.)

Baudouin de Bodinat
La vie sur Terre (tome 2, p46-47)
Encyclopédie des nuisances

Sonic Youth

http://www.youtube.com/watch?v=tdeTQPgh9SE#
Sonic Youth -- Teen age riot (live)

Sorti sur l'album Daydream nation. Mon préféré encore aujourd'hui mais cela ne doit pas être très original !


Un petit mine d'or: Bjork, PJ Harvey, Pixies, Rage against the machine, Sonic youth, Sceaming trees ... même Mazzy star et Portishead !
http://www.youtube.com/profile?user=CapitanJet&view=videos



« Être au plus proche, ce n'est pas toucher : la plus grande proximité est d'assumer le lointain de l'autre. »

Jean Oury
http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Oury
Parallélisme ?

"Be all you can be" (US army) versus "Deviens ce que tu es" (Niezsche)

Plus exactement:
Niezsche in Le gai savoir (270):
"Que dis ta conscience ?
Tu dois devenir celui que tu es"
(Du sollst der werden, der du bist)
http://www.cornu.eu.org/news/deviens-ce-que-tu-es
Commentaire 15, intéressant

et

"homéostase" versus "homéostase prédictive"

http://www.scholarpedia.org/article/Reinforcement_learning
http://www.bccn-goettingen.de/Research/04_Projects/HomeostasisLearning

mercredi 8 juillet 2009

Ma vie -- Henri Michaux

Tu t'en vas sans moi, ma vie.
Tu roules.
Et moi j'attends encore de faire un pas.
Tu portes ailleurs la bataille.
Tu me désertes ainsi.
Je ne t'ai jamais suivie.
Je ne vois pas clair dans tes offres.
Le petit peu que je veux, jamais tu ne l'apportes.
A cause de ce manque, j'aspire à tant.
A tant de choses, à presque l'infini...
A cause de ce peu qui manque, que jamais tu n'apportes.

Henri Michaux in La nuit remue, Poésie/Gallimard

Revue & Corrigée #80

Très bon, comme d'habitude, mais le CD associé est une vraie grande idée: enregistrer les réactions et commentaires de trois acteurs du son (pas facile de trouver un vocable commun pour D. Deshays, D. Dufour et C. Pennequin !) pendant l'écoute de certains de leurs travaux. L'oeuvre et le commentaire sur l'oeuvre imbriqués, pas à titre de transition de l'un vers l'autre mais sur toute la durée de l'oeuvre.

La genèse imparfaite Note sur Adam Smith -- Adelino Zanini

Sur les rapports entre les sphères économique, éthique et politique

La genèse imparfaite
Note sur Adam Smith
Adelino Zanini
Chimères n°40

http://www.revue-chimeres.fr/drupal_chimeres/files/40chi14.pdf


Décryptage plutôt difficile ... chez Adam Smith, le "spectateur impartial" qui fonde le jugement éthique n'est qu'une facette du "prudent man" en ce que sa sympathie s'ancre dans un comportement social moyen; à rapprocher du comportement du spéculateur chez Keynes et son "concours de beauté".

"L’approbation du spectateur n’est donc pas liée à un idéal de bienveillance suprême à partir duquel elle se déploie, mais est implicite dans cette « middle conformation ». Et celle-ci, en suivant son propre intérêt « mesuré » dans un inévitable enchevêtrement d’intérêts, ne démontre pas la coexistence possible entre benevolence et self-interest, entre sphère éthique et sphère économique, mais leur intégration nécessaire et mesurée dans un degré social moyen."

Ce parallélisme entre "La richesse des nations" et la "Théorie des sentiments moraux " est très marqué et bien connu. On peut en venir penser que Smith embarque l'éthique comme une composante de l'économie sous la coupe du marché. Dès lors ne subsistent que deux sphères, la politique et l'économie qui recouvre l'éthique comme un cas particulier. Encore que ce ne soit pas cela exactement; plutôt, c'est le "conformisme" ("middle conformation") qui est au cœur de toute "bonne" attitude sociale et, partant, au cœur de l'économie comme de l'éthique. C'est moins une question de domination de l'un par l'autre que d'une origine commune de l'optimalité, origine qui se lit d'ailleurs dans l'étymologie du mot "commerce" (excellente remarque de l'absurdité de la réduction de l'économie à l'égoïsme tandis que l'éthique occuperait l'autre pôle, celui du souci du bien commun).

(De quoi relativiser les appels à l'éthique et à la morale de nos dirigeants pour réguler les marchés financiers !)


En ce sens, c'est finalement bien plus "radical" qu'une domination de l'éthique par l'économique qui laisserait la place à une contestation de cette domination et cela laisse face à face les sphères économique et politique dont Maurizion Lazzarato résume ainsi l'irréductibilité mutuelle (Biopolitique/Bioéconomie):

"L’homo oeconomicus est une figure absolument hétérogène et non superposable, non réductible, à l’homo juridicus ou l’homo legalis. L’homme économique et le sujet de droits donnent lieu à deux processus de constitution absolument hétérogènes: le sujet de droits s’intègre à l’ensemble des sujets de droits par une dialectique de la renonciation. La constitution politique suppose en effet que le sujet juridique renonce à ses droits, qu’il les transfère à quelqu’un d’autre. L’homme économique s’intègre, quant à lui, à l’ensemble des sujets économiques (constitution économique), non pas par un transfert de droits, mais par une multiplication spontanée des intérêts. On ne renonce pas à son intérêt. Au contraire, c’est en persévérant dans son intérêt égoïste qu’il y a multiplication et satisfaction des besoins de tous."

C'est peut-être cela que cherche à souligner la remarque finale sur le lien avec le politique mais le sens de cette remarque m'échappe encore.

Toujours sur ce lien entre politique et économie dans la théorie libérale, j'ai cru trouver un peu d'éclairage du côté des utilitaristes; on les considère souvent comme des "libéraux", voire comme les archétypes du libéralisme (cf l'usage polémique qui est fait du panoptique de Bentham mis à toutes les sauces), et pourtant ce que j'en connais m'en paraît assez éloigné.
Pour prendre Bentham, il est indiscutablement libéral sur leplan des moeurs, à un point qui excède largement l'ensemble des libéraux actuels. Il écrase même JS Mill sur le sujet: faute de pouvoir former un "a priori" indiscutable sur la valeur des différentes passions, il les considère toutes également (là où JS Mill se perd en classifications byzantines).
Le laissez-faire et le marché comme lieu d'optimisation est également présent chez Bentham et chez Smith, et pour des raisons identiques. On pourrait en conclure que Bentham est un "libéral", au sens d'Adam Smith: si on les laisse faire, les rivières trouvent tout naturellement leur chemin vers la mer, ce qui est l'optimum recherché.

Sauf que.

Sauf qu'au-dessus de tout cela, là où Adam Smith place "quelque part", un pouvoir politique en charge des fonctions régaliennes (que cela soit impossible dans un marché auto-régulateur total est un autre sujet (*)), Bentham situe le domaine de la "déontologie", domaine qui ne s'intéresse pas à intervenir dans les affaires (on reste dans le cadre du laissez-faire radical au niveau "microscopique") mais qui en définit les cadres législatifs de façon à ce que le processus d'optimisation du marché conduise à l'optimum souhaité. Ce qui revient pour le déontologue à déplacer les montagnes pour faire couler chaque rivière vers l'océan de son choix.
Pour reprendre l'image des quasi-particules, la déontologie, c'est régler un champ extérieur de façon à ce que les processus collectifs du gaz le stabilisent dans la configuration souhaitée, configuration qui résulte à la fois du potentiel dû au champ extérieur et du potentiel auto-cohérent dû aux électrons en interaction. D'une part, il y a laissez-faire, en ce sens que le "physicien-déontologue" n'agit pas comme un démon de Maxwell dans le champ des affaires (l'Etat interventioniste comme démon de Maxwell ... voila une métaphore à creuser !) mais, d'autre part, il y a l'affirmation très claire de l'existence d'un champ de force extérieur, non soumis à l'auto-cohérence globale et soumis au bon vouloir du déontologue.
Le déontologue benthamien apparaît dès lors un peu comme un démiurge capable d'anticiper à toute précision et à toute échelle de temps le résultat global des interactions sociales pour déterminer à tout instant les contraintes globales à exercer pour atteindre son objectif. Quant à la détermination de cet objectif, elle relève d'un autre champ, peut-être celui du "politique".

Rien de tel chez Smith: le "prudent man" n'est pas un démiurge; s'il a en commun avec le déontologue de Bentham la capacité de prévoir les conséquences de ses actions sur l'équilibre social global, il se sait soumis, lui, au processus global d'optimisation et, en ce sens, sa démiurgie potentielle prend l'aspect plus mesuré de la simple prudence.

On pourrait objecter que Bentham avait bien vu que son déontologue "flottant en l'air" avait un petit côté deus-ex-machina et qu'il avait aussi prévu un système de rétroaction, les pouvoirs politiques étant eux-aussi soumis à un dispositif panoptique rendant leur action transparente aux acteurs sociaux. On a néanmoins l'impression qu'il faut ici,
  • ou bien admettre que le système s'auto-engendre dans un délire de "panoptisme récursif" (il faut bien un architecte pour un système panoptique donné, et ensuite, au-dessus, un autre système panoptique pour surveiller cet architecte, et ce nouveau panoptique de rang supérieur a lui aussi besoin d'un architecte etc); à la limite, on en arrive à une lecture "rationnelle" qui fait du panoptique une structure de surveillance toujours en train de se faire, sans action "démiurgique" du déontologue (qui disparaît dans les poubelles de l'histoire). Je crois que c'est la lecture de Foucault;
  • ou bien qu'il faut maintenir la fonction démiurgique du déontologue et aboutir pour lui à une position politique qui n'est guère éloignée de celle des gardiens de la cité de la République de Platon.
On rejoint là un des points centraux du débat actuel sur la "démocratie".





(*) Il n'est pas évident que Smith ait eu clairement la vision du marché auto-régulateur "total" tel que défini par Polanyi, c'est-à-dire incluant dans le marché la nature (la terre), l'homme (le travail) et la monnaie. Polanyi souligne au contraire que chez Smith, ces trois éléments sont laissés hors marché, que le marché est encore "encastré" ("embedded"; curieux, d'ailleurs, cette traduction qui convoque des connotations plutôt brutales et coercitives. Les mathématiques ont une notion plus douce de l' "embedding", traduit par "plongement", de façon plutôt adéquate) à l'intérieur d'un état-nation et donc sous la domination politique.

Si on suit Polanyi, c'est seulement à la postérité de Smith que l'on doit d'avoir théorisé le "désencastrement" de l'économie consécutif à la mise sur le marché de ces trois éléments dont aucun ne constitue à proprement parler une marchandise. Dès lors, selon Polanyi, économie et politique constituent deux sphères distinctes qui se font porter mutuellement le poids de leurs échecs respectifs dans une tension croissante conduisant à la rupture des années 30.





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Payot


Drôle et incisif, "Loué soit le Client !" de Xavier Baron dans la dernière livraison de Cadres:
http://www.cadres-plus.net/bdd_fichiers/434-02.pdf

Pierre Reverdy


Une autre explication du mystère

Je ne peux plus rien voir, au fond du ciel, qu'un énorme chien blanc qui mord la lune. Et le chien n'est pas un nuage. S'il n'appartient à personne, il s'en ira. Et nous pourrions revoir le jour. Mais si ce chien appartient à cet homme qui s'accoude sur la montagne pour nous regarder et se moquer de nous ? Les bruits mystérieux s'arrêtent et la nuit devient dure. Nous sommes sur le point de faire un tour de plus.


L'angoisse

Des paroles confuses s'élèvent, dans la nuit. Et des mains restent tendues vers la lumière. Dans la chambre où l'on craint de mourir, la porte refermée, on n'entend plus de bruits. La prière est inconnue aux habitants de l'ombre. Et leurs lèvres, comme leur cœur, restent muettes.
De la rue, monte un murmure paisible. Le soir est tiède. Alors l'espoir renaît. Mais les murs trop étroits se serrent. Ils garderont longtemps la trace significative de ces nombres. Et même, pour plusieurs, jusqu'à leur nom.


Pierre Reverdy in La balle au bond (1928)
(Sources du vent précédé de La balle au bond, Poésie/Gallimard)

Démocratie, dans quel état ?

Démocratie, dans quel état ?
G. Ambagen, A. Badiou, D. Bensaïd, W. Brown, J-L. Nancy, J. Rancière, K. Ross, S. Žižek
La Fabrique



Introduction formidable de G. Ambagen sur l'ambiguïté du concept de démocratie, entre forme de constitution et forme de gouvernement. Cinq pages lumineuses qu'on aimerait citer en entier ... Cela, simplement:

"Si nous assistons aujourd'hui à la domination écrasante du gouvernement et de l'économie sur une souveraineté populaire qui a été progressivement vidée de tout sens, c'est peut-être que les démocraties occidentales sont en train de payer le prix d'un héritage philosophique qu'elles avaient assumé sans bénéfice d'inventaire. Le malentendu qui consiste à concevoir le gouvernement comme simple pouvoir exécutif est l'une des erreurs les plus lourdes de conséquence dans l'histoire occidentale. Elle a abouti au fait que la réflexion politique de la modernité s'égare derrière des abstractions vides comme la loi, la volonté générale et la souveraineté populaire, en laissant sans réponse le problème à tout point de vue décisif, qui est celui du gouvernement et de son articulation au souverain. J'ai essayé de montrer dans un livre récent que le mystère central de la politique n'est pas la souveraineté mais le gouvernement, n'est pas Dieu mais l'ange, n'est pas le roi mais le ministre, n'est pas la loi mais la police -- ou plus précisément, la double machine gouvernementale qu'ils forment et maintiennent en mouvement."


La courte contribution de Badiou lui permet de résumer sa critique platonicienne de la démocratie

"Ce qui définit l'homme démocratique, éduqué par cette anarchie, c'est qu'il en subjective le principe, celui de la substituabilité de toute chose. On a alors une circulation ouverte des désirs, des objets auxquels ces désirs s'attachent, et des courtes jouissances qu'on tire de ces objets. C'est dans cette circulation que se constitue le sujet. On a vu que, parvenu à un certain âge, il accepte, au nom du primat de la circulation (de la "modernisation"), une certaine indétermination des objets. Il ne voit plus que le symbole de la circulation, l'argent comme tel. Mais la passion originaire seule, celle qui s'attache à l'infini potentiel des jouissances, peut animer la circulation. De là que, si la sagesse de la circulation réside chez les vieux -- qui ont compris que l'essence de tout est la nullité monétaire --, son existence animée, sa perpétuation incessante, requiert que la jeunesse soit un acteur privilégié. L'homme démocratique greffe un vieillard avare sur un adolescent avide. L'adolescent fait tourner la machine et le vieillard encaisse les bénéfices."

et de mettre clairement en évidence le problème qu'ouvre cette critique dans une perspective "moderne" (émancipatrice): le communisme que Platon recommande aux gardiens de la cité est-il soluble dans la masse (le communisme comme "aristocratisme pour tous") et comment ?


Bensaïd fait inutilement long (on peut supprimer la moitié des adjectifs et la totalité des adverbes sans rien perdre !) pour expliquer que la réponse à la question ci-dessus, tout comme les réponses à toutes celles que posent les contributeurs, est cachée sous la barbichette de Tonton Léon.


Wendy Brown est la seule à poser clairement une question centrale très dérangeante: le peuple veut-il l'émancipation ? Ou plutôt à la faire re-émerger après Marcuse:

"Dernier défi, peut-être le plus grave pour ceux qui croient au pouvoir du peuple: présupposer que la démocratie est un bien, c'est présupposer que les êtres humains veulent vivre sous leurs propres lois et que le danger, c'est un pouvoir politique non responsable et concentré en peu de mains. (...) Ce qui s'est passé au siècle dernier nous indique qu'entre les séductions du marché, les normes du pouvir disciplinaire et l'insécurité liée à une géographie humaine de plus en plus floue et désordonnée, la majorité des Occidentaux en sont venus à préférer moraliser, consommer, faire l'amour et se battre, en attendant qu'on leur dise ce qu'il faut être, penser et faire pour diriger leur propre vie. Cette difficile question sur l'avenir de l'émancipation a été brutalement articulée par Herbert Marcuse au milieu du XXème siècle. (...) Platon craignait que des esprits mal formés en charge de leur propre existence politique n'entrainent la décadence et une licence sans frein, mais aujourd'hui le danger est plus évident et inquiétant: le fascisme venant du peuple (authored by the people). (...)
Nous avons donc d'un côté des peuples qui n'aspirent pas à la liberté démocratique , et de l'autre des démocraties dont nous ne voulons pas -- des peuples "libres" qui amènent au pouvoir des théocraties, des empires, des systèmes haineux de nettoyage ethnique, des communautés fermées, des sociétés stratifiées selon l'ethnicité et le statut d'immigré, des constellations postcoloniales d'un néolibéralisme agressif, ou des technocraties promettant de guérir les maux sociaux en contournant les processus et les institutions démocratiques. Les eux possibilités ont chacune leur forme -- c'est le problème des peuples qui mettent en avant leurs satisfactions à court terme plutôt que la conservation de la planète, les faux-semblants sécuritaires plutôt que la paix, et qui n'ont aucune envie de sacrifier leurs plaisirs ou leurs haines au bien collectif. Rousseau avait bien évalué la difficulté d'orienter un peuple corrompu vers la vie publique: on considère souvent que sa proposition en faveur de la démocratie a échoué sur le projet de transformer un peuple corrompu en un peuple de démocrates. Il y a bien des manières de comprendre ce qu'il entendait par "forcer quelqu'un à être libre", mais toutes aboutissent à suspendre l'engagement de rendre le sujet libre, pour réaliser cet engagement. Aujourd'hui, il est difficile d'imaginer ce qui pourrait contraindre les êtres humains à la rude tâche de se gouverner eux-mêmes, ou même de contester les pouvoirs qui les dominent"

L'éducation peut apparaître comme un moyen de contourner le "forcer" mais laisse entier le problème de la suspension de la démocratie comme "mouvement": qui éduque, au nom de quoi (les religions civiles -- culte de l'Etre Suprême, par exemple -- ont échoué et disparu, à moins de considérer la vision utilitariste comme le socle religieux de nos sociétés) ? Les réponses sont là à chercher dans le cadre d'institutions, donc d'une suspension (ou d'une dialectique qui reste à inventer) et on se retrouve confronté aux critiques classiques à la Illitch de l'éducation comme institution.

Sur le même sujet, on peut aussi se reporter à un article de Wendy Brown publié dans Vacarmes 2004.


Difficile contribution que celle de Jean-Luc Nancy ... Son exposé de la non-fondabilité de la démocratie est très clair avec une jolie prise d'appui éthymologique (la distinction entre -cratie qui se rapporte à une force et -archie qui se rapporte à une institution):
  • si on veut la fonder, on va la fonder sur autre chose que le peuple car le peuple est une force, pas une base, et, partant, il ne s'agit plus de la démocratie (le "forcer quelqu'un à être libres" de Rousseau) mais la démocratie a un besoin vital de trouver un fondement pour s'exercer de façon vivable (stabilité minimale lors du "passage à l'échelle", de la communauté au peuple); résultant d'une force, la démocratie est sans fondement ("anarchie"). C'est le point de départ de la critique platonicienne "classique" que Badiou développe plus précisément. (+)
  • ce rapport "bancal" aux institutions politiques culmine à l'époque moderne avec la prétention de la démocratie à déborder le domaine du politique pour investir l'ensemble des champs; c'est la thème du "dépérissement de l'Etat", institution que l'avènement de la démocratie "vraie" rend inutile.
C'est autour de ce dernier point que tourne la contribution de JC Nancy: la démocratie comme accès et condition de possibilité aux en-dehors du politique et non comme totalité investissant toutes les sphères: "Ces pensées [la politique comme "subversion dépouillée de toute prétention fondatrice", comme "harcèlement continu plutôt que renversement de l'Etat"] sont justes: elles prennent acte de ceci, que "politique" ne vaut pas assomption de l'humanité, ni du monde (...). C'est un pas nécessaire vers la dissipation de ce qui aura été une grande illusion de la modernité, celle qui s'est longtemps exprimée à travers le désir de la disparition de l'Etat (...). Il devient nécessaire de faire un pas de plus: de penser comment la politique infondée et en quelque sorte en état de révolution permanente (s'il est permis de détourner ainsi ce syntagme ...) a pour tâche de permettre l'ouverture des sphères qui lui sont en droit étrangères et qui sont, pour leur part, les sphères de la vérité ou du sens: celles que désignent plus ou moins bien les noms de l' "art", de la "pensée", de l' "amour", du "désir" ou toutes les autres désignations possibles du rapport à l'infini -- ou pour mieux dire encore, du rapport infini. Penser l'hétérogénéité de ces sphères à la sphère proprement politique est une nécessité politique. Or la "démocratie" -- ce que nous avons de plus en plus pris le pli de nommer ainsi -- tend au contraire, selon ce pli, à présenter une homogénéité de ces sphères ou de ces ordres. Même si elle reste vague ou confuse, cette homogénéité présumée nous égare."

Bref, il y a un en-dehors multiple de la politique que la "démocratie" actuelle (faut-il comprendre le libéralisme ?) tend à homogénéiser et c'est le rôle de la "vraie" démocratie à la fois de rétablir ou de respecter l'hétérogénéité et de donner accès à l'ensemble de ces sphères hétérogènes.

La rhétorique de Nancy est brillante mais je ne parviens pas à déterminer ce qui ressort de l'exercice de style un rien vain de ce qui "accrocherait" sur une pratique quelconque.



La contribution de Jacques Rancière se limite à un entretien de seulement 6 pages avec Eric Hazan, ce qui est peu si on considère sa production récente dans le domaine.
  • les démocraties contre la démocratie: récusation du consensus sur la démocratie; "-Il n'empèche que tout le monde se dit démocrate ... - Pas du tout! On dit: les démocraties, on définit des Etats, et on pose le démocrate comme l'ennemi des démocraties.C'était le thème développé par la Trilatérale il y a plus de trene ans: les démocraties, c'est-à-dire les pays riches, sont menacées par la démocratie, c'est-à-dire l'activité incontrôlée des démocrates, des n'importe qui cherchant à s'occuper des affaires de la communautés.";
  • "l'égalité comme présupposition et non comme but à atteindre": fondement à la fois de la démocratie et de la politique car si le pouvoir revient aux plus forts, aux plus savants etc, on n'est plus dans la politique.
Il serait plus intéressant de revenir à son entretien dans "Pensées critiques" (La Découverte) ou à cet entretien à Philosophie Magazine où l'on trouve en particulier ceci:

"En quoi la démocratie est-elle un scandale ?

Le scandale démocratique est déjà perceptible chez Platon. Pour un Athénien bien né, l'idée de la capacité de n'importe qui à gouverner est inadmissible. Mais la démocratie apparaît aussi comme un scandale théorique : le gouvernement du hasard, la négation de toute légitimité soutenant l'exercice du gouvernement. Ce scandale de l'absence de légitimité du pouvoir, il le transpose sur un mode sociologique en représentant la démocratie comme un gigantesque bordel où tout le monde fait ce qu'il veut, les enfants commandent les parents, les élèves font la leçon aux maîtres, les animaux occupent la rue, etc. Tout le bavardage qu'on entend aujourd'hui sur l'individualisme consumériste n'est que l'habillage contemporain de la critique première de la démocratie.


Pourquoi cette haine de la démocratie revient-elle précisément aujourd'hui ?

La fin du soviétisme a été décisive. Tant qu'on pouvait identifier l'ennemi totalitaire, on pouvait nourrir une vision consensuelle de la démocratie comme l'unité d'un système constitutionnel, du libre marché et des valeurs de liberté individuelle. Les oligarchies étatiques et financières pouvaient identifier leur pouvoir à la gestion de cette unité. Après l'effondrement soviétique, l'écart est vite apparu entre les exigences d'un pouvoir oligarchique mondialisé et l'idée du pouvoir de n'importe qui. Mais, en même temps, la critique marxiste sans emploi a trouvé à se recycler en critique de la démocratie. Des auteurs venus du marxisme ont transformé la critique de la marchandise, de la société de consommation et du spectacle, en critique de l'individu démocratique comme consommateur insatiable. Ce qui était auparavant perçu comme la logique de la domination capitaliste est devenu le vice des individus et, à la limite, l'individu démocratique a été déclaré responsable du totalitarisme : Jean-Claude Milner expliquait le génocide comme conséquence de la démocratie, et Alain Finkielkraut, les révoltes des banlieues comme une manifestation de la barbarie consumériste."


Contribution rageuse de Kristin Ross sur l'annexion du mot "démocratie" par ceux-là même qui craignent plus que tout l'ignorance des masses et remarquable transition par le poème "Démocratie" de Rimbaud qui lui permet de mettre en perspective l'écrasement "républicain" (et bientôt "républicain démocrate") de la Commune puis les oripeaux du colonialisme blanchis "démocratiquement" et le déni de démocratie du référendum irlandais sur le traité de Lisbonne.

Comme souvent, Slavoj Žižek ne fait pas dans le détail et philosophe à grands coups de machette. Inutile d'attendre de lui la patiente construction d'une théorie, il appartient à l'école du "descellement" (décillement ?), ruinant en un exemple bien choisi les argumentations les plus serrées et n'a pas son pareil pour ramener rapidement le sujet à ses limites. La démonstration procède plus par grands sauts "plausibles" que par la fastidieuse construction des passerelles intermédiaires mais, comme le disent souvent les théoriciens en sciences dures, "l'idée y est". Ici, deux thèses-limites retiennent mon attention:
  • rétablissant la distinction des sphères pouvoir - savoir en-dessous des entrelacements infinis décrits par Foucault (à la différence de quelques autres penseurs "radicaux", Žižek retient la leçon de Foucault mais a visiblement plus de mal avec ses épigones auto-déclarés; ici, c'est Toni Negri qui se fait directement interpeler à deux reprises, en termes peu amènes), il interprète le développement contemporain du savoir comme une "pulsion acéphale" qui ruine tout espoir de démocratie au profit du gouvernement des experts;
  • face à la forclusion du contrat social (ou à l'évidence croissante de son inexistence) de par la faiblesse ou l'absence de la protection qu'il devait garantir aux citoyens en contrepartie de leur renoncement à la violence, le monopole de la violence légitime revenant à l'Etat seul, la question de la ré-appropriation par le peuple de la violence légitime se trouve posée. Question centrale en effet qui est un peu le point aveugle des autres contributions. Ce n'est pas le moindre mérite de Žižek que de mettre ainsi tranquillement "les pieds dans le plat", mérite qu'il partage avec Sloterdijk. Sa défense et illustration du mouvement Lavalas à Haïti par opposition au Brésil de Lula considéré comme l'antithèse du développement ("Ces "citoyens du monde" qui vivent hors du monde, ne sont-ils pas le véritable pôle opposé de ceux qui vivent dans les bidonvilles et autres "taches blanches" de l'espace public ? Ce sont les deux faces de la même pièce, les extrêmes de la nouvelle division des classes. La ville où cette division est la plus visible est la São Paulo du Brésil de Lula, avec ses deux cent cinquante héliports privés de centre-ville. Pour s'isoler des dangers qu'il y aurait à se mêler aux gens ordinaires, les riches de São Paulo utilisent des hélicoptères, de sorte que quand on regarde autour de soi, on a effectivement l'impression d'être dans une ville futuriste ou comme dans Blade Runner ou Le Cinquième Elément. Au ras du sol, les rues dangereuses grouillent de gens ordinaires tandis qu'à l'étage, les riches se déplacent dans les airs.") lui permet encore une fois de dessiner une ligne de fracture que peu acceptent de regarder en face.


Un livre qu'il fait bon avoir lu, ne serait-ce que pour rappeler ces évidences
  • que la question de l'émancipation reste en arrière-plan; que l'institution de la démocratie achoppe forcément sur sa propre suspension, sur l'oxymore "forcer quelqu'un à être libre" de Rousseau;
  • que la démocratie ne peut pas s'envisager de façon statique, fondée en des institutions imparfaites mais perfectibles, mais ne saurait s'envisager que dans l'entrelacement (conflictuel ou non) des institutions et de la poussée du peuple; a minima comme surgissement ("insurrection"), au mieux comme projet;
  • que le "socle" de la démocratie, son axiome, c'est l'égalité et non la liberté; on en pense ce qu'on veut, on peut trouver cela fort inquiétant mais c'est ainsi: nul n'est plus qualifié qu'un autre pour juger des affaires de la cité. La démocratie n'est donc pas promesse d'égalité; c'est exactement l'inverse (" "Démocratie", c'est l'égalité déjà là au coeur de l'inégalité", Rancière). Que dans ces conditions, la démocratie soit promesse de liberté reste une question ouverte (à relier à la notion "néo-républicaine" de non-domination ?);
  • que la question de la violence populaire légitime est posée avec une acuité proportionnelle à l'affaissement des défenses collectives dont jouissent les individus et donc avec une acuité croissante par les temps qui courent.
On pourra juger ce genre d' "acquis" par trop théorique et tout à fait éloigné de toute pratique quotidienne (militer, voter) pour ne pas dire inutile et prétentieux; il devrait suffire de rappeler que cette pratique n'a pas fait défaut dans l'histoire récente et que l'état actuel de la politique telle que nous la connaissons actuellement ne peut pas être attribué à un fléchissement de cette pratique. Par conséquent, les incantations à la remobilisation manqueront forcément leur cible, en dépit (ou à cause ?) des arsenaux de communication massive qui sont mis en œuvre.
Il faut donc chercher ailleurs: se dégager pour s'engager; et pour pratiquer ce dégagement, prendre appui sur toutes les formes de réflexion radicale (*): à ce stade, peu importe que les sources forment un tout cohérent (Badiou et Rancière ne sont clairement pas sur la même position, par exemple, quant à "positionner" Žižek ...) pourvu qu'elles désignent des failles dans la circularité du discours de l'absence d'alternative. C'est en cela que ce livre peut être utile.





(+) Amusant de constater que cette dialectique difficile entre force et institution se trouve déjà soulignée par Alexei Remizov (Le destin de feu), relisant (très librement) Héraclite à la lumière de 1918:

Par le destin la force fait le droit.
A l'origine était la force,
Par le destin la force fut le droit.
Le droit de régir l'univers
et de peser par la force sur l'homme.
La destruction du droit est un embrasement.
Détruis ce feu avant qu'il ne s'embrase.

A l'origine était la force,
Par le destin la force fut le droit
Et sans le droit qu'y aurait-il eu ?
Chaos, ruine et poussière.
Que le peuple se lève et défende le droit,
comme il défend les murs de sa cité !

La notion de "destin", truchement de la synthèse, nous est obscure aujourd'hui ...

(*) par "radical", j'entends "qui cherche la racine", le "d'où ça vient ?" par opposition au "comment ça marche ?", le "modèle de l'arbre, où l'on cherche la racine", par opposition au "modèle de l'herbe, qui pousse par le milieu", pour reprendre les termes de Deleuze (qui semblait d'ailleurs préférer le modèle de l'herbe).